04 novembre 2014

La femme de César et autres vieilleries

En France, depuis quelques années, le critique gastronomique Jean-Pierre Coffe est le visage médiatique de la Foire aux Vins de Leader Price. Plus récemment, le sommelier et chroniqueur Philippe Faure Brac vient de signer une gamme de vins pour Alliance Loire.

En Grande Bretagne, le wine journalist Jamie Goode fait de la promotion pour les vins de Lidl.

En Belgique, Eric Boschman et Andy De Brouwer – deux sommeliers de qualité, par ailleurs dotés d'un joli brin de plume - prêtent leur nom et leur expertise aux Foires aux Vins de Carrefour Belgium.

Ce ne sont là que quelques exemples des liens de plus en plus apparents qui se tissent entre la production ou la distribution et les prescripteurs.

déontologie,critique viticole

Pompeia Sulla, la femme de César 

Que faut-il en penser?

Le cas du journaliste est le plus épineux. Si l’on s’en tient à la Charte de Munich de 1971, un des devoirs du journaliste est de «ne jamais confondre le métier de journaliste avec celui du publicitaire ou du propagandiste; de n’accepter aucune consigne, directe ou indirecte, des annonceurs» (article 9).

Mais l’on pourra objecter que Jamie Goode est un écrivain et un éditorialiste, plutôt qu’un journaliste - même s'il revendique ce titre sur son (excellent) blog.

C’est là toute l’ambiguïté du «wine writer», du critique en vin.

Les critères de la déontologie professionnelle du journaliste ne s’appliquent, au sens strict, qu’aux seuls journalistes.

Reste que les lecteurs, auditeurs ou téléspectateurs qui lisent, écoutent ou regardent les préconisations des critiques en vin sont en droit de penser que celles-ci sont établies en toute indépendance. Intégré ou non à une rédaction, détenteur ou non de la carte de presse, celui qui écrit régulièrement dans le journal ou qui parle dans le poste prend peu ou prou la casquette du journaliste. Mais le fait que ces critiques – quel que soit leur statut professionnel – acceptent de prêter leur image, moyennant finances, à des producteurs ou à des distributeurs, introduit un sérieux doute.

Même si la collaboration reste ponctuelle, le critique payé par le producteur ou par le distributeur pour promouvoir des vins pourra-t-il garder toute la distance nécessaire pour juger par la suite de l’offre de ses sponsors?

Et moi et moi...

Loin de moi l’idée de jouer les pères-la-vertu. J’ai moi même, à l’occasion, donné des formations pour des groupes de vins, ou des présentations pour des appellations, à destination de professionnels; il m’arrive aussi de participer à l’écriture de communiqués ou sites internet pour des producteurs ou des importateurs; dans tous les cas, cependant, j’ai toujours veillé à ce que ma participation ne puisse être utilisée à des fins promotionnelles, ni ne puisse impliquer les magazines avec lesquels je travaille. Je ne signe jamais ces communiqués. C’est la ligne que je trace, en ce qui me concerne.

Elle me permet, je pense, de maintenir mon indépendance lorsque je suis amené à commenter les vins, dans le contexte de mon activité de journaliste.

Alibi

Bien entendu, j’ai conscience de la difficulté grandissante que nous autres journalistes du vin – ou apparentés – avons à gagner notre vie de nos seuls articles. A mesure que les magazines ferment ou fusionnent, que les pages vins disparaissent ou sont confiées à des régies, des extérieurs, voire à des bénévoles, notre «gâteau» rétrécit.

A l’heure d’internet, des blogs, des forums, des journaux en ligne, tout se passe comme si l’information devait être gratuite et accessible à tous. A se demander quelle est sa valeur réelle. Et à quoi nous servons vraiment. C’est sans doute pour cela que les éditeurs se sont lancés sur le marché des événements, organisant des concours de vin, des dégustations payantes, des soirées d’initiation, les compétitions d’amateurs… toutes choses plus lucratives que la publication de magazines spécialisés, apparemment. Des exemples parmi d'autres: la RVF, Vinopres, Decanter, Bettane + Desseauve. Dans bien des cas, nos articles ne sont plus que la vitrine, le prétexte, l’alibi culturel d’activités commerciales.

Vu ce contexte, et sans cracher dans la soupe, j'ai envie lancer une mise en garde: la confiance du public est une chose précieuse et fragile; mélanger les genres, les casquettes, c’est prendre le risque de voir cette confiance s’effriter. Ce qui est non seulement préjudiciable pour le critique concerné, mais aussi pour toute la profession.

C’est à ce titre que je m’inquiète. La recherche de nouveaux revenus ne doit pas être une fuite en avant, au détriment du fondement même de notre métier.

Ce n’est pas la probité des personnes concernées que je mets en question – je ne pense pas, par exemple, qu’Andy De Brouwer ou Eric Boschman auront demain la plume plus servile qu’avant leur collaboration avec Carrefour; ce que je crains, c’est que le public se détourne de la critique des vins en général, au motif qu’elle serait achetée, influencée.

Même si ce n’est pas vrai, en un sens, le mal est déjà fait; comme la femme de César, l’honnêteté du commentateur ne doit jamais être soupçonnée.

Vous m’objecterez peut-être que ce sont là des scrupules anachroniques. Mais je crois bien que je mourrai avec.

 

Hervé Lalau

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