19 septembre 2014

Clos de Vougeot, l'astringente désillusion

Ce devait être la dégustation du mois; pensez donc, neuf Clos de Vougeot 2011 - des Grands Crus, donc - un mix de propriétés et de négociants.

Quelle déception!

Comme aurait dit Brel (à propos de tout autre chose), "c'est cher et ça fait mal".

L'adjectif qui revient le plus souvent est "décharné"; il coiffe sur le poteau les expressions "manque de fruit" et "où est le vin?". Conclusion provisoire: "tout ça ne nous rendra pas le pinot."

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Photo © H. Lalau

 

Qui aime bien châtie bien

Je confesse un préjugé favorable, atavique, quasi génétique pour les vins de Bourgogne. C'est une question d'éducation. Mon père m'a élevé au Pommard et au Meursault. Même si, à mon humble avis, les Bourgogne sont plus réguliers en blanc qu'en rouge.

Ma déception est d'autant plus forte, la chute d'autant plus rude que le piédestal était haut. Clos de Vougeot, ce n'est pas la première AOC venue. On se lèche les babines d'anticipation; alors quand c'est moyen, quand c'est terne, quand c'est mauvais, quelle excuse trouver?

J'en devine déjà qui s'indignent: quoi, le Lalau déblatère!  Comment ose-t-il jeter l'anathème sur une appellation, sur la foi d'une seule dégustation, et de neuf vins!

Je rappelle tout de même qu'au Clos de Vougeot, tous les propriétaires (qui sont près de 80) n'embouteillent pas. Neuf vins, ce n'est donc pas négligeable.

Par ailleurs, le niveau de prix de ces produits laisse espérer de grandes bouteilles. Quand ce n'est pas le cas, il est de notre devoir de le dire, à mon sens. N'en déplaise à de mauvaises langues, il y a encore des journalistes qui ne pensent pas qu'à être réinvités à la table des producteurs. Qu'à avaler par terre, vite fait, les reliefs du repas. Façon Jacouille.

Qu'on se rassure, les 5 dégustateurs présents ont quand même dégusté quelques bons, quelques beaux Clos de Vougeot. Trois sur neuf, précisément, en ce qui me concerne.

Moi qui revenais du Mondial des Pinots, j'ai même trouvé quelques arguments pour confirmer que oui, la Bourgogne est bien une des grandes régions de ce merveilleux cépage.

Mon favori: celui du négociant nuiton Louis Max, que je qualifierai à la fois d'ambitieux et d'abordable.
Griotte et cuir au nez (qui gagne beaucoup à l'aération), tannins suaves en bouche, le bois est très bien fondu, et la petite touche de salinité en finale est du plus bel effet.

Autres belles bouteilles, pour moi: celles du Domaine Anne Gros et du Domaine Faiveley. Un petit cran en dessous, François Gerbet.

Les autres, j'ai choisi de les vider de la corbeille de ma mémoire. Fallait-il que je vous donne les noms - ne serait-ce que pour ne pas mêler à cette lamentable affaire tous les Clos de Vougeot 2011 que nous n'avons pas dégustés?

Mais ni le guide Hachette, ni Bettane & Desseauve, ni la RVF ne donnent jamais la liste des vins qu'ils n'ont pas appréciés.

J'ai quand même hésité à écrire ce billet. Une fois passée la déception, les scrupules sont arrivés. Vous connaissez la formule: "il y a des gens derrière les vins". Un vigneron, une famille. Sauf qu'il y a aussi des gens derrière le portemonnaie de ceux qui achètent ces vins.

Je me suis aussi demandé si ça venait de moi. Si j'étais dans un mauvais jour. Ce n'était pas le cas. Au contraire, j'étais plein d'espoir. Et puis, vous n'avez pas plus de raison de me croire quand je vous recommande un vin que quand je vous le déconseille. Ou bien j'ai un palais, ou bien je n'en ai pas. D'ailleurs, nous étions tous déçus lors de cette dégustation - mon copain Marc me semble tout à fait sur la même ligne (voir ICI).

Enfin, je n'ai pas envie d'ajouter l'outrecuidance à l'indécence.

Respect du consommateur

L'outrecuidance, ce serait de croire que mon avis changera quoi que ce soit aux pratiques de ces domaines, dont le Clos de Vougeot s'écoule sans doute facilement, sur la foi de son seul pedigree. Toute ressemblance avec les grands Crus de Bordeaux n'est pas fortuite. La Bourgogne, pour moi, n'est pas plus à l'abri de la spéculation et des réputations surfaites que le Bordelais; c'est juste qu'elle a moins de vin à vendre.

Quant à l'indécence, c'est celle du prix demandé pour ces Clos de Vougeot, bien sûr. Mais aussi et surtout, c'est d'avoir donné à des vins qui ne la méritent pas cette appellation de prestige. A quoi sert l'INAO, à quoi servent les crus, grands ou pas, à quoi servent les dénominations de toutes sortes si c'est pour protéger de tels vins? Au quart du ce prix là, je vous donne d'excellents Saint Joseph, de très beaux Languedoc, et même d'excellents Bordeaux.

Et ne me parlez pas de mauvais millésime. Même si c'était le cas, alors, la simple honnêteté devrait obliger le vigneron à ne pas déclarer son vin en Clos de Vougeot Grand Cru. Voire obliger l'ODG dans son ensemble à déclarer forfait pour un an. On peut toujours rêver à un monde où le respect du consommateur passe au-dessus de toute autre considération...

Voila, c'était mon cri de la semaine. Ca libère.

Bien sûr, il y a plus grave que ça. Les guerres, la misère, la torture, les femmes et les enfants battus, la dignité bafouée un peu partout.

"Les peuplades sans musique,

Tout ce manque de tendre,

Et il n'y a plus d'Amérique...

Bien sûr l'argent n'a pas d'odeur, mais pas d'odeur vous monte au nez..."

A ta santé, Grand Jacques!

Hervé Lalau 

00:36 Écrit par Hervé Lalau dans France | Lien permanent | Commentaires (4) | | | |

Commentaires

Merci pour ce reportage édifiant qui va refroidir les buveurs d'étiquette...!
...mais pas sûr qu'ils sont lecteurs de ce blog?

Écrit par : Gosselin Jean-Noël | 19 septembre 2014

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Bien dit !

Écrit par : Michel Smith | 19 septembre 2014

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Je précise s'il en est besoin: ce n'est pas tellement le fait que nous n'ayons pu sélectionner que 3 ou 4 vins sur les neuf qui est alarmant - c'est à peut près notre moyenne habituelle; Non, l'incroyable, l'inacceptable, c'est le niveau très bas des autres vins, surtout à ce prix. Je me sens obligé aiguillonner nos amis bourguignons à se surpasser pour leurs grands crus, sinon, c'est tout l'édifice qui risque de tomber par terre. Et ce serait dommage.
You can fool some of the people some of the time...

Écrit par : Hervé Lalau | 19 septembre 2014

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merci monsieur LALAU pour ce cri du coeur.
et les questions sont bien posées ! !
le journalisme comme je l'aime.
cordialement

Écrit par : quato ange-gil | 19 septembre 2014

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