27 janvier 2014

Longa manus calami

Longa manus calami.

Cette citation est extraite de l'excellent Capitaine Alatriste, d'Arturo Pérez Reverte.
L'expression signifie littéralement "Longue est la main de la plume." Elle fait référence à l'influence des écrivains et pamphlétaires sur la société; Alatriste vivant dans l'Espagne du début du 17ème siècle.

journalisme,réflexion

Mais est-ce toujours vrai?

Je veux dire: un article, qu'il soit de politique, de critique artistique, ou même de critique vineuse, a-t-il encore de l'influence? A l'heure des blogs, des tweets, des murs Facebook, quelle est la place d'un bon article sur la guerre en Syrie, sur un film, sur un disque ou sur un vin?

La facilité de l'accès à l'information, la multiplicité des sources n'a-t-elle pas changé la donne?

Peut-être faut-il d'abord faire un sort à cette idée d'un accès plus facile à l'information. De plus en plus, je note que la pluralité de l'information n'est plus vraiment assurée que dans certains domaines très précis - notamment la politique. Et encore; même là, les journalistes n'expriment souvent que des avis par rapport à des informations - souvent les mêmes - qui leur ont été prémâchées. Alors certes, le commentaire variera entre Libé, Le Monde et Le Figaro, mais le choix du thème, lui, me semble de plus en plus limité. Il n'est que de regarder les unes des grands journaux pour voir que jour après jour, à quelques exceptions près, ce sont toujours à peu près les mêmes. Deux exemples récents: Dieudonné et Hollande-Gayet. Pas sûr que ce soit là les informations les plus importantes du moment, pourtant.

Pour les infos moins polémiques, force est de constater que tous les journaux, toutes obédiences confondues, recourent le plus souvent aux dépêches d'agence. Un chat écrasé l'étant de la même manière pour un journal de droite ou de gauche, du Nord ou du Midi, il est plus commode (et moins coûteux) d'externaliser la petite info locale, spécialisée ou étrangère. Et la relecture n'est pas toujours assurée...

Tout cela pour vous dire que bien qu'on puisse théoriquement avoir accès à un grand nombre de sources, et en quelques clics, la pluralité de l'information n'a peut-être jamais été si faible.

Les blogs et les réseaux sociaux peuvent aider à changer ce regrettable état de fait; il devient difficile de passer complètement à côté d'une information importante; même si les grands médias décidaient de l'occulter, elle finirait tout de même par sortir du puits. C'est sans doute grâce à ça que nous savons ce que nous savons sur la NSA, sur les Wikileaks, sur les révélations de M. Snowden. D'un autre côté, cela nous vaut de devoir connaître la vie intime de nos gouvernants, et sur ce point, je ne suis pas sûr que je ne préférais pas le temps d'avant - celui de la Mazarine cachée plutôt que celui du scooter présidentiel. Mais ce n'est que mon avis.

Sous influence

Et en ce qui concerne la critique viticole?

Personne, même pas moi, qui y aurais sans doute intérêt, pourtant, ne peut nier que la presse du vin n'est plus ce qu'elle était depuis l'avènement des blogs.

Un blogueur me disait récemment: "votre blog est une estrade pour faire parler de vous". Il n'a pas entièrement  tort. J'ai sans doute plus de lecteurs en une semaine sur mes blogs que dans deux revues en un mois.

Je conteste juste l'objectif qu'il me prête. Ce n'est pas comme ça qu'est venu l'idée de bloguer. Pour moi, c'était juste un complément - une façon de donner un espace à des articles qui sinon, ne seraient jamais parus. Parce que croyez moi, faire passer un article sur un vin de Chypre ou de Campanie, même bon..., même inédit..., dans une revue papier..., aujourd'hui..., cela relève de l''exploit.

J'avais une matière inexploitée, des coups de coeur à partager, le blog - ou les blogs, puisque je participe aussi à la belle aventure des 5 du Vin, m'ont fourni le débouché idéal. Et en plus, les joies de l'interactivité.

Mais les blogs de vin - je ne parle pas du mien, les blogs de vin en général - ont-ils influencé la manière d'écrire dans la presse papier? Sans aucun doute. Et en bien. Par la diversité des vins que les blogs commentent, par les infos qu'il rabattent, par la diversité de ton qu'ils adoptent, ils ont donné un grand coup de pied dans la fourmilière de nos médias plus ou moins institutionnalisés. Ils ont fait entrer de l'air frais. Des phénomènes comme les vins biodynamiques ou les vins nature n'auraient certainement pas connu un développement aussi rapide sans le buzz que la blogosphère a pu leur donner.

Des blogs, bien sûr, il y en a de toutes sortes. A mes yeux - je dis ce que je pense, je ne suis pas là pour plaire à tout le monde, il y en a des bons et des moins bons. C'est n'est pas qu'une question de goût. C'est une évidence. Je sais bien qu'il y a une mode pour le "tout se vaut", qu'il est bon de montrer qu'on aime tout le monde; mais vous ne me ferez pas croire que Julien Doré a la voix de Ferrat. Que Sulitzer écrit comme Maupassant. Ni que votre ostéopathe peut vous faire une transplantation cardiaque.

Il m'a été donné de voyager avec des blogueurs de vin que je qualifierai d'amateurs dans des régions viticoles. Avec tout le respect que je leur dois, certains n'avaient aucune compétence, avaient bâti leur petite notoriété sur d'autres choses, que ce soit la connaissance des réseaux, la chance ou le culot, ou un peu des trois, mais il leur manquait la base pour pouvoir parler du vin.

Ceux qui me disent qu'il suffit de verser le vin dans le verre, qu'on n'a pas besoin de connaissance livresque ou terrain ni d'expérience de la dégustation pour apprécier un vin ont toute ma commisération, parce qu'ils ne savent même pas ce qu'ils perdent. Mais quand un blogueur demande au vigneron ce qu'il fait de la vendange en vert, quand il ne crache jamais lors des dégustations, ou quand il passe son temps à twitter et à prendre des photos quand les autres dégustent, je me dis qu'on ne fait pas partie du même monde.

Et si, quand je lis une chronique de vin sur un blog, je n'apprends rien sur le vin, je suis frustré.

A côté de ça, quand j'entends Mr Parker, du haut de sa chaire, déclarer que les blogueurs passent leur temps à se demander comment rentabiliser leur blog et à se construire une crédibilité, je me dis que ce Monsieur est d'un autre âge. Qu'il ne connaît pas ce modèle. S'il commençait à écrire sur le vin aujourd'hui, il verrait les choses différemment. Et j'ai bien envie aussi de lui renvoyer son compliment dans les gencives: sa crédibilité, à lui, ne s'est pas construite en un jour; et le modèle de rentabilisation de sa petite entreprise a aussi pu susciter le questionnement. Those who live in glass houses should not throw stones...

Mais passons.

Manus breva

Je trouve que la main de la plume, pour reprendre l'expression de Pérez Reverte, est de plus en plus courte.

Je ne pense pas que l'objectif d'un plumitif du vin doive être d'influencer le lecteur, de lui faire acheter tel ou tel vin; aussi, si l'on me dit que l'influence de mes articles est limitée, je ne m'en offusque pas; je suis pour le libre-arbitre. Je ne peux pas déguster à votre place, ce n'est pas moi non plus qui décide des réseaux de distribution, vous pouvez parfois avoir du mal à trouver les vins que je vous vante, ou tout simplement ne pas avoir d'intérêt pour eux.

C'est très bien comme ça; je suis un passeur. Je crois dans ce que j'écris, je me passionne, souvent, j'ai bien sûr très envie de partager mes passions, mais je n'ai pas la vocation d'un gourou, ni la prétention de vous faire, de force, adopter mes goûts. C'est peut-être là, d'ailleurs, la frontière ténue entre journalisme et blogs de vin. Il m'arrive assez souvent de commenter des vins qui ne sont pas vraiment à mon goût; mais dont je sais qu'ils sont intéressants. Il me faut m'effacer derrière le vin. Je ne prétends pas que j'y parviens toujours, mais je m'y efforce.

Parce que l'information est à ce prix; si je visite une région avec des idées préconçues, si je me dis d'avance que je ne vais pas aimer, ou que je vais aimer, je ne vous rends pas service. Mon idée étant plutôt de déguster pour vous que de déguster pour moi.

Alors il y a-t-il encore une place pour une presse du vin? Qu'elle s'imprime sur du beau papier ou qu'elle vende des PDF avec codes d'accès, pour que les gens lisent sur leurs tablettes, c'est finalement assez secondaire. La vraie question est de savoir ce qu'elle peut apporter d'autre que ce qu'on trouve déjà ailleurs, que ce soit sur les blogs indépendants, dans les guides ou sur les sites des producteurs.

Je me méfie de l'argument selon lequel il y aurait forcément une différence qualitative, article contre article, entre presse et blogs, par exemple. Il y a des blogs de qualité. On y lit des articles qui auraient leur place dans des revues.

La vraie différence est ailleurs, me semble-t-il; dans le fait, notamment qu'une revue repose idéalement sur une diversité de contributeurs, qu'on espère triés sur le volet, avec des compétences et des passions variées, le tout étant plus que l'ensemble des parties. Et on l'espère aussi, sur une ligne éditoriale, la volonté d'instruire, de partager la connaissance. Et pas de compromissions causées par le besoin de fidéliser des annonceurs - en gros, tout ce qui  confère une crédibilité.

On dirait le portrait-robot de la revue idéale. Peut-être qu'elle n'existe pas. Pas plus que le journaliste viticole idéal; mais on peut faire de son mieux pour atteindre, sans force et sans armure, l'inaccessible étoile.

Cervantes et le capitaine Alatriste étaient presque contemporains.

 

00:16 Écrit par Hervé Lalau dans Vins de tous pays | Tags : journalisme, réflexion | Lien permanent | Commentaires (1) | | | |

Commentaires

Je crois que c'est l'excellent Gérard Garroy, un ancien "Meilleur Sommelier de Belgique" devenu marchand de vin à Bruxelles, avec plus de 20 ans d'expérience dans la branche, qui m'a dit un jour: "Luc, si un article de presse faisait vendre du vin, cela se saurait." Qu'il m'excuse si ma mémoire me trompe, mais je ne crois pas. A l'inverse, Guido Jansegers (Ch. Mansenoble) dit que, à ses débuts, ce sont les papiers d'Herwig Van Hove (Knack) et les appréciations de Parker (oui, oui), qui l'ont mis sur les rails. En fait, ces deux points de vue sont très facilement conciliables: cela dépend de quel vin, et auprès de quelle clientèle.

Écrit par : Luc Charlier | 28 janvier 2014

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