21 décembre 2013

Un fino d'ailleurs

Jusque dans les années 1990, le "Cyprus sherry"  concurrençait le Xérès sur le marché anglais, ainsi que dans les pays communistes. D'où l'émergence, à Chypre, d'un système de coopératives puissantes basé sur des produits à bas prix.

L'Europe, les taxes, la chute du mur, le goût des consommateurs, tout a bien changé, je ne sais pas trop où en est le commerce du vin chypriote, mais ses producteurs ne font guère parler d'eux.

J'ai eu la chance de visiter leur vignoble, il y a une quinzaine d'années; je l'ai trouvé très beau, mais plutôt distant des caves d'embouteillage (qui étaient toutes basées à Limassol, près du port). J'ai pensé à Porto, en plus collectiviste. Du potentiel, beaucoup de bonne volonté (ils étaient en train de délimiter leurs appellations et re revoir l'encépagement et la vinification pour produire plus de vin sec, non muté); mais beaucoup à faire aussi, et aucune notoriété de ce côté-ci du Channel.

J'ai ramené quelques bouteilles de Commandaria (sans doute une des plus vieilles dénominations de vin du monde, puisqu'elle date du 12ème siècle) et une bouteille de fino. Un fino de chez KEO (la plus grosse coopérative viticole de l'île, en tout cas à l'époque).

Le produit de mes fouilles n'était pas dans des caisses

Je suis tombé par hasard sur cette bouteille, la semaine dernière, lors de fouilles comme j'en entreprends régulièrement dans ma cave. Oui, ma cave est mal rangée. Il faut dire qu'avec ce que je reçois pour mes dégustations, c'est un chantier perpétuel. L'avantage, c'est que je fais parfois de jolies découvertes; je n'ai pas vraiment le goût de garder de vieux vins. Je ne conserve sciemment que quelques bouteilles de vins doux des années de naissance de mes enfants. Mais finalement, il s'en garde malgré moi, grâce à ma négligence.

Je ne sais plus la date de l'embouteillage de ce Fino - avant 1996, en tout cas, puisqu'elle porte encore le nom de sherry en petit sur la collerette, ce qui est interdit depuis. Autre indice: la couche de poussière.

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La poussière est d'origine (Photo H. Lalau)

Soloton, roi de Chypre

Ce midi, je l'ai ouverte. Avec les plus grandes craintes.

Et O divine surprise, c'est un grand vin.

Un grand vin pour amateurs, je veux dire. "Passant, va dire à Sparte que ce vin est plein de sotolon, d'amandes sèches, de figue sèche, et puis d'alcool, aussi". Ma fille Joëlle, qui y a trempé ses lèvres, m'a dit qu'elle lui trouvait un côté liqueur de Monchéri. Sans jeu de mots. Elle n'a pas tort. Il y a du noyau de cerise.

De plus, il titre officiellement 17,5°, mais il en paraît plus. En finale, j'ai trouvé pas mal de notes de vieux bois, mais noble. C'est sec, très sec, comme un jour d'été sur les pentes du Troodos. Et presque aussi long que la ligne qui sépare cette île en deux depuis... 1974.

Et maintenant, qu'allez-vous faire de cette information? Sans doute rien. D'abord, ce vin a plus de vingt ans, la dégustation est sans doute impossible à reproduire. Et puis, autant je suppose que si c'était Yquem, même par procuration, vous vous pourriez vous extasier,  pour un fino chypriote, vous passerez à autre chose.

C'est là le drame de notre métier - on a beau être enthousiastes, on a beau militer pour le rapport-qualité prix, vouloir faire partager ses découvertes, en définitive, qu'est ce qui compte?

La notoriété du vin, d'abord - même si elle s'est faite il y a 100 ans autour de vins qu'on n'aimerait sans doute plus boire aujourd'hui. De Bordeaux ou de Bourgognes qu'on qualifiait de grands parce que par chance (appellons ça la magie du grand terroir), ils étaient meilleurs que les vins acides et verts à 11 degrés qu'on faisait alentour.

Je sais, je caricature, mais c'est pour la bonne cause. Au fait, puisqu'on parle d'histoire ancienne, je vous rappelle que dans sa fameuse "Bataille des vins" (1225), Henri d'Andeli, qui fait du Roi Philippe Auguste le juge des excellences vineuses, lui fait citer au premier rang... le vin de Chypre ("qui n'était pas cervoise d'Ypres"). Mais cela ne nous rajeunit pas.

La notoriété et l'accessibilité. Ici, à Bruxelles, les Belges ne crachent plus sur le vin Chilien - introuvable, il y a encore 30 ans, mais il faut dire que les marques (Casillero del Diablo, Gato Negro, Santa Rita...) ont fait beaucoup d'efforts. Les distributeurs aussi. Mais Chypre n'a pas cette force de frappe. Quant au marché français, n'en parlons pas. Les distributeurs semblent toujours penser qu'on les prendrait pour des traîtres s'ils osaient faire des infidélités au pinard national - même si les Français en boivent de moins en moins.

Une solution: vous rendre à Chypre vous-mêmes! C'est tout le mal que je vous souhaite.

00:10 Écrit par Hervé Lalau dans Chypre | Tags : chypre, fino, keo, cammandaria, dégustation, sotolon, notoriété, découverte | Lien permanent | Commentaires (1) | | | |

Commentaires

Souvenir

La "Commandaria", grand souvenir d'un séjour à Chypre , anno 1988. C'est aussi ma dernière promenade à cheval. Quel rapport, me direz-vous? Tout: le rancio, c'est un ensemble d'arômes rappelant l'écurie, le cuir mouillé, la sueur équine, les lèvres des cavalières après la randonnée.
Plus près de chez nous, allez visiter la coop. "L'Etoile" à Banyuls : en découvrant les vieux foudres ruisselants (fuites), le petit coupon de cuir qui couvre l'ouverture de bonde, les toiles d'araignée, vous aurez tout compris. Et c'est bon ! "Tierchemie ist Schmierchemie" disait le baron von Liebig. Et bien, l'alchimie des grands vins oxydatifs est l'oenologie de la crasse. And I like it .....

Écrit par : Luc Charlier | 21 décembre 2013

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