24 octobre 2013

Bourgogne 2013, par Jacky Rigaux

Quand mon confrère Jacky Rigaux, de l'Université de Bourgogne, me fait l'amitié de m'envoyer ses commentaires sur le millésime 2013, je ne boude pas mon plaisir, je publie. Amis bourguignophiles, c'est pour vous!

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Jacky Rigaux, formateur, écrivain, psychologue, gourmet... et grand défenseur de la dégustation géosensorielle

«Millésime difficile, mais millésime gratifiant», me confiait Aubert de Vilaine alors qu’il était en fin des vendanges. Il est des millésimes qui connaissent des accouchements faciles. Tout au long de l’année le vigneron est intervenu tranquillement et peu souvent. Ainsi fut 2009 par exemple. D’autres amènent plutôt le vigneron à se mettre en condition de guerre, pour une lutte de tous les instants.

Ainsi furent 2010, 2011 et surtout  2012. Au final, le millésime 2010 est remarquable et peut être considéré comme grand, 2011 est fringant, souple, marquant parfaitement les «climats» et il peut être considéré comme bon, 2012 s’annonce exceptionnel quand le travail tout au long de l’année a été bien conduit. 2012 est particulièrement l’année de la Côte Chalonnaise !

Un millésime de combat

Le millésime 2013 est encore un «millésime de combat» comme le rappelle Aubert de Villaine, un combat qui, comme en 2012, en valait la peine ! Il fallait être très présent dans la vigne, intervenir quand les fenêtres climatiques le permettaient, ne pas hésiter à effeuiller quand cela était nécessaire… Avec les changements climatiques en cours, les vignerons attentifs et rigoureux font le nécessaire et interviennent souvent à des moments où, par le passé, il n’y avait rien à faire. Une viticulture de type «haute couture» est de plus en plus requise pour faire des grands vins, en Bourgogne comme ailleurs !

Comme dans tous les vignobles du monde, deux périodes du cycle végétatif de la plante sont déterminants : le passage de la fleur et les 100 jours qui précèdent la vendange. Côté ensoleillement final, comme le notait Emmanuel Rouget, neveu et successeur d’Henri Jayer, en démarrant ses vendanges, « avec moins d’une centaine d’heures de soleil en septembre, on ne fera pas un millésime exceptionnel. » Cependant juillet et août furent beaux, et le début d’octobre chaud. Par ailleurs, il y eut quelques pluies au bon moment au cours de l’été.

Globalement, malgré un printemps maussade, pluvieux mais froid, ce qui freina les attaques de mildiou, la vigne a bénéficié de conditions climatiques satisfaisantes, avec en particulier un bel été et un peu de pluie fin août et début septembre arrivées au bon moment pour activer la maturité des grumes…, et «le pinot est une bête à chagrin» comme disait Henri Jayer. Présent ici depuis plusieurs millénaires, il a su s’adapter à ce climat très contrasté de la Côte bourguignonne. Quant au chardonnay, «c’est une fille facile», comme disait le géologue Robert Lautel. Les marnes calcaires lui vont bien, et il est bien servi en la matière, en Côte Beaune et à Chablis !

Grêle sévère en Côte de Beaune, mais inégalement meurtrière

La Côte de Beaune a souffert d’une grêle impressionnante le 23 juillet. Pernand, Savigny, Beaune, Pommard, Volnay, Meursault, ont été touchés. Heureusement, seuls certains endroits ont été très sévèrement meurtris, et heureusement pas plus de 15 % du vignoble sont concernés. Bien sûr c’est très triste de voir l’ensemble du Clos des Mouches, par exemple, détruit, mais il ne faut surtout pas exagérer la surface totale de vigne concernée par ces dégâts impressionnants. Et la grêle n’a pas eu partout les mêmes effets dévastateurs. «Nous avons eu un orage impressionnant avec des grêlons comparables à des balles de tennis par endroits, à Meursault, le même jour, mais avec beaucoup d’eau qui les a noyés et heureusement atténué les effets dévastateurs», me confiait Jean-Marc Roulot.

Le millésime de la Côte de Nuits

2012 fut le millésime de la Côte Chalonnaise, 2013 sera sans doute celui de la Côte de Nuits ! «Sans doute», car on ne peut donner que des impressions en ce début de mois d’octobre. On en saura plus quand les vins seront faits, en novembre, et surtout après la fin des fermentations malo-lactiques qui prendront sûrement leur temps, car l’acidité malique est particulièrement affirmée cette année, ce qui est bon signe.

Une passation de la fleur particulièrement longue favorable à la Côte de Nuits

«La fleur s’est étalée de fin mai à fin juin, la maturation optimale arrivait donc dans la première semaine d’octobre», le remarquait Philippe Charlopin qui attend toujours la maturité physiologique optimale pour récolter ses raisins. «Comme la Côte de Nuits est plus froide que les autres Côtes, c’est ici que la fleur s’est terminée le plus tard, c’est donc ici qu’on a pu attendre le plus longtemps pour vendanger. Par ailleurs, les portes greffes sont déterminants en années au risque du botrytis. « Riparia » et « 3309 » ont bien mieux résisté que SO4. Il fallait commencer par couper les vignes portées par des SO4 ! Comme les chardonnays ont passé fleur plus tôt, j’ai commencé par mes blancs en Côte de Beaune. Quant à Chablis, petite quantité cette année signifie bonne maturité. On est très content de nos Chablis.»

L’ordre de vendange des parcelles a été décisif

N’oublions qu’une des caractéristiques du pinot, comme du chardonnay, c’est  de mûrir rapidement en fin de parcours, ce qui oblige à attendre cette maturation optimale, mais aussi de les récolter rapidement ensuite car il se « défait » rapidement, maturité optimale passée, avec le risque d’un développement rapide de la pourriture grise ! En effet, pinot et chardonnay ne sont pas des cépages qui « passerillent » !

Le chardonnay étant plus fragile que le pinot, certains vignerons choisirent de vendanger très tôt, dès le 21 septembre. D’autres ont eu les nerfs solides et n’ont commencé que le 3 octobre, en particulier à Meursault. « Tous les ans il faut être très rigoureux dans l’ordre de passage dans les parcelles, mais cette année il fallait être particulièrement rigoureux, avec une semaine d’écart entre les parcelles les plus précoces et les autres. Il fallait commencer du côté des Luchets au nord du vignoble de Meursault et terminer au sud, du côté des Bouchères, récoltées à 13°. Les quantités seront encore, pour la quatrième année consécutive, faibles, avec pas plus de 24 hectolitres par hectare en moyenne. Je suis cependant très satisfait de mon choix. Avec des degrés allant de 12 à 13, de bonnes acidités et des fermentations dynamiques, on peut espérer un bon millésime ».

Confiance du côté de Gevrey-Chambertin

Interrogé le mardi 8 octobre alors qu’il récoltait ses «Combe-Dessus», joli climat vinifié à part en appellation «Gevrey-Chambertin», Arnaud Mortet me disait qu’il n’obtiendra sans doute pas l’exceptionnelle qualité des 2010, l’exquise réussite des 2011 et l’heureuse et belle surprise des 2012, mais qu’il était très confiant. «La récolte est relativement faible, mais moins que les trois précédentes». Sagement il poursuivait : «Je ne vois pas trop les vins qu’on va faire cette année, mais ce seront sans doute des vins faciles. Ils n’auront pas d’énormes matières, mais ils auront beaucoup de fruit, avec de bonnes acidités, et de beaux parfums. On pourra sans doute les boire plus jeunes que les 2010, 2011 et 2012. Je les vois un peu comme les 2000, et il y aura de grandes cuvées, comme ces Combe-Dessus que je rentre aujourd’hui !»

Au domaine Philippe Charlopin, c’est le grand cru «Charmes-Chambertin» qui venait d’être mis en cuve ce mardi 8 octobre. A ma question : «quel degré potentiel ?», Philippe Charlopin me répondit qu’il n’avait pas encore regardé. Allant chercher son réfractomètre dernier cri, il tira un peu de jus et fit le test : 13° s’affichèrent. Et de m’expliquer qu’il n’aura pas besoin de chaptaliser ses Grands Crus cette année. Dans la foulée on fit le test en «Chambertin» avec 12° 9 et en « Justice » : 13°.

Bernard Dugat et son fils Loïc ont fait un travail d’orfèvre dans les vignes tout on long de l’année, la charge de raisins était faible, avec beaucoup de millerandage, ils étaient mûrs fin septembre, donc rentrés à partir du 28 dans des conditions sanitaires remarquables, et les fermentations se déroulent remarquablement bien. Au domaine Gilles Seguin, Richard, le neveu de Bernard Dugat, était radieux ce dimanche 13 octobre : «On tient un millésime avec de remarquables acidités, ce qui génère de superbes arômes. Cela sent très bon en cuverie !» Même constat chez Bernard Bouvier : « On a d’excellentes acidités maliques, de bons PH. On aurait bien sûr fait mieux si le beau temps annoncé fin septembre avait été au rendez-vous ! »

Un millésime d’une grande diversité d’expression

Il y aura donc une grande diversité d’expression des vins, millésime 2013. Ce sera incontestablement l’année de la Côte de Nuits, celle de Gevrey-Chambertin en particulier. En rouge, on aura de très belles réussites, dans les «climats» les plus réputés bien sûr, mais également en appellation Village, et même en appellation Bourgogne. En visitant l’élite de a viticulture bourguignonne, on ne peut que se réjouir des grands efforts faits pour s’adapter aux changements climatiques en cours, à toutes les étapes du travail de la vigne. Pour accueillir la vendanges, tables de tris de plus en plus sophistiquées et égrappoirs de plus en plus performants se sont généralisés. Cependant, la main de l’homme reste déterminante, et le choix des vendangeurs et des trieurs en cuverie essentiel. Pas moins d’une quinzaine de personnes autour de la table de tri au Domaine de la Romanée Conti, avec Bertrand de Villaine parmi elles, et l’œil vigilant de Bernard Noblet avant la mise en cuve !

Dans les cuveries, cette année, il y avait beaucoup de parfums qui s’échappaient dès les débuts de fermentation, grâce aux belles acidités de la récolte, ce qui donnera des vins rouges vifs et frais, sans doute plus en texture qu’en consistance, particulièrement aromatiques. En blanc, il faut s’attendre à plus d’hétérogénéité, avec des vins un peu faibles quand ils seront issus de vendanges rentrées autour du 20 septembre, mais d’une bonne consistance, tendus et parfumés, quand ils seront le fruit d’une vendange arrivée à maturité physiologique optimale.

Mais attendons le prochain printemps pour avoir une idée plus précise des vins, dans les deux couleurs, quand ils auront fait leurs fermentations malolactiques et qu’ils auront pris leur vitesse de croisière en élevage, car ce sera une année facile à vinifier, mais exigeant le plus grand soin pour arriver à la mise en bouteille. N’oublions pas que sans un élevage précis, rigoureux, dans des fûts soigneusement choisis, il n’y a pas de grand vin de lieu, de grand vin de terroir.

Œuvre conjuguée de la nature, du millésime et de l’homme, le «vin de lieu» est le fruit d’une aventure chaque année renouvelée. Evitons les généralisations, et surtout encourageons ceux qui se donnent avec passion à leur métier, quel que soit le vignoble, pour que le vin qui en naît soit le plus fidèle possible à son terroir et à son millésime.

Jacky Rigaux

 

 

00:54 Écrit par Hervé Lalau dans Bourgogne, France | Tags : bourgogne, france, vin, vigne, millésime 2013 | Lien permanent | Commentaires (1) | | | |

Commentaires

Merci beaucoup pour ces éléments tres précis et tres interessants qui témoignent bien de l'importance du travail du vigneron souvent confronté à la necessité de faire du "sur couture". Beaucoup de curiosité sur le "rendu" de cette annee 2013.
Tres cordialement
Xavier Pelletier

Écrit par : Pelletier | 24 octobre 2013

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