23 octobre 2013

Le Roi des vins, le vin des Rois

«Rex vinorum, vinum regum». Belle expression (elle est de Louis XV). Les latinistes auront noté le génitif pluriel en "um". Rex, regis est un imparisyllabique (rappelez-vous cette fichue 3ème déclinaison...).

Mais que désigne donc cette locution latine? Un cru classé de Pauillac? La Romanée Conti ? Une grande cuvée de Champagne? Un grand Montalcino? Rien de tout ça. Elle s’applique à un vin hongrois, le Tokay. Longtemps galvaudé mais à redécouvrir d’urgence !

Tokay (Takaj), c’est d’abord une ville de l’Est de la Hongrie, qui a donné son nom à une zone viticole - les coteaux de Tokaj-Hegyalja, délimités depuis 1772 ! Très belle région où quelques chevaux à demi-sauvages gambadent entre les collines, qui cachent des kilomètres de caves souterraines - les collines, pas les chevaux, bien sûr. J'avais de belles photos mais j'ai perdu mon appareil au retour de Tokay. Un coup à se les mordre. Mais revenons à nos grappes.

Il y a plusieurs types de Tokay mais le plus fameux est l’Aszu. Dans ce type de vin, les grains de raisins botrytisés et passerillés (aszu) sont cueillis à la main et déposés dans des hottes d’une contenance de 20kg appelées puttonyos. Les grains non aszu partent en vinification pour l’élaboration du vin de base. Les grains aszu y macèrent avant leur pressurage. Le nombre de puttonyos correspond au nombre de paniers mis en macération.

Jusqu’en 1940,  tout le Gotha est toqué du Tokay: de Pierre le Grand à Napoléon III en passant par Jefferson, Beethoven, la Reine Victoria… Mais après la guerre, la collectivisation entraîne la disparition des domaines qualitatifs au profit de combinats d’Etat. Les vignerons deviennent fonctionnaires, on mélange tous les crus. Souvent, une oxydation très peu ménagée a raison du fruité.

A partir de 1990, grâce au retour de l’initiative privée et aux investissements étrangers, le Tokay retrouve peu à peu son lustre d’antan. Les étrangers bénéficient des meilleurs réseaux de distribution, leurs vins sont donc plus faciles à trouver sur nos marchés. Parmi ces domaines, deux sortent du lot: Disznókő et Oremus.

Ce dernier nous ramène des siècles en arrière. Le domaine fut la propriété des Princes Rákóczi, de 1616 à 1711, puis de la Cour d’Autriche. Démantelé par le régime communiste, il a été patiemment reconstitué par la famille Alvarez (les propriétaires de la fameuse Vega Sicilia), depuis 1993.

Oremus 010.jpg

L'enjeu des décennies 1990 et 2000, à Tokay, a été celui de la formation d'une nouvelle génération de vignerons, qui a souvent appris des grands pères le goût et l'art du Vin des Rois (on trouve encore de très vieilles bouteilles). Les Espagnols ont apporté l'argent et les technologies, mais seuls les Hongrois pouvaient recréer le style. Un Tokay n'est pas un Sauternes, ni un Màlaga, il faut apprivoiser le procédé. Les Alvarez ont eu la sagesse de ne pas vouloir tout  imposer, de ne pas faire abstraction de l'héritage local. On pourrait parler de tradition revivifiée. Prions (oremus) pour que ça dure...

Et dans le verre? Prenons comme exemple l’Oremus Aszu 5 Puttonyos 2000, un millésime aujourd’hui à point. Il présente une robe topaze. Le nez évoque les agrumes (cédrat), le miel, la torréfaction. C’est vif malgré le sucre.  En bouche, c’est très complexe : épice, fenouil, anis, abricot, acacia…  une vraie rhapsodie d’aromes. Hongroise, bien sûr!

Asssemblage: Furmint, Hárslevelü et Muscat à petits grains.

PS. Le pinot gris n'a rien à voir là dedans, ni l'Alsace. Si nous voulons qu'on respecte nos appellations, sachons respecter celles des autres...

 

00:12 Écrit par Hervé Lalau dans Hongrie | Tags : tokaji, tokay | Lien permanent | Commentaires (1) | | | |

Commentaires

Quelques villages slovaques, lorsqu’ils appliquent le même procédé, ont droit à l’appellation aussi. On prononce apparemment « assou » sans chuinter. Le terme n’est pas égal à « doux » ou « sucré » (édes, cukros). Et il faut également parler des ezsencia Tokaji (le –i final signe en fait la provenance, une espèce de génitif ou d’ablatif) : c’est le jus de coule pur provenant des raisins azsu. Il faut mettre en parallèle les vins doux de Crimée, et ceux de Constantia. Je suis personnellement très heureux du retour en grâce de ces beautés, les anti-cryo-extraction, en fait. Parle-nous encore de tout cela, oncle Hervé !

Écrit par : Luc Charlier | 23 octobre 2013

Répondre à ce commentaire

Les commentaires sont fermés.