12 juin 2013

Nobles Crus... et nobles sentiments

Sur le blog des 5 du Vin, hier, mon copain Jim Budd consacrait un billet aux derniers rebondissement dans l'affaire du fond d'investissement Nobles Crus, suspendu à la demande des autorités de contrôle du Grand Duché de Luxembourg.

On peut craindre que bon nombre d'investisseurs (parmi lesquels pas mal de Belges) perdent tout ou partie de leur argent.

Je suppose que je devrai les plaindre. Oui, mais non.

nobles crus, les 5 du Vin

 

Au risque de vous paraître insensible - car je n'exclue pas que se trouvent parmi eux quelques veuves dans le besoin voire de petits épargnants amoureux du vin, la spéculation sur les grands crus me hérisse le poil.

Combien des vins cotés par Nobles Crus seront effectivement bus? Et le véritable objectif du vigneron n'est-il pas de produire un produit qui se boit?

Un peu d'introspection, à présent.

Suis-je, par mes écrits, un tant soit peu responsable de la spéculation sur les grands vins?
Si c'est le cas, c'est à mon corps défendant; car pour moi, la plus belle qualité d'un vin n'est pas son potentiel de garde (même si je ne crache pas dessus) mais le plaisir qu'il me donne, hic et nunc. Je ne donne pas de doubles notes (pour aujourd'hui et pour dans 5 ou 10 ans). Je note et je savoure l'instant présent.

Certes, je regrette parfois que le consommateur boive certains vins trop jeunes - j'ai constaté, en effet, que le Muscadet, le Chablis, le Sancerre, le Grüner Veltliner, le Riesling et même le Beaujolais sont presque toujours meilleurs après deux ans (mais je n'ai pas dit quinze).  J'ai eu aussi parfois de grands moments de dégustation avec des vieux Bourgueils, de vieux Bordeaux, de vieux Madères. 

Mais de là à cautionner la thésaurisation, non. Je comprends qu'il y ait des amateurs, je ne juge pas - à chacun son truc, mais moi, ce n'est pas le mien.

Et puis surtout, penser qu'on puisse gagner de l'argent sur le travail d'un autre, juste en attendant, juste en conservant ce qu'un autre a créé - n'est-ce pas foncièrement injuste pour le vigneron, l'artisan, le créateur? Excusez mon angélisme, mon côté boyscout. Mais je suis comme ça. Les nobles sentiments ne nourrissent pas son homme, bien sûr, mais à quoi bon tenir un blog si c'est pour ne pas dire ce qu'on ressent.

Je crois l'avoir déjà dit, pardon de me répéter, mais les fonds d'investissements, la spéculation sur les vins me font penser au marché de l'art ou de la musique, à tous ces peintres morts dans la misère et dont une toile, au prix d'aujourd'hui, aurait assuré de quoi vivre 100 vies.

Voilà pourquoi, tout en félicitant Jim de sa clairvoyance et son obstination (n'avait-il pas déjà tiré la sonnette d'alarme voici deux ans?) et tout en regrettant la légèreté avec laquelle les responsables du fond en question traitent leurs actionnaires, voilà pour quoi je ne verserai aucune larme, pas même de crocodile.

Il y a certainement d'autres moyens de s'enrichir, même en dormant. Elite Advisers, l'équipe qui gère Nobles Crus, conseille aussi les montres et les bijoux, par exemple. Le monde ne manque pas de placements juteux.

Juteux n'est d'ailleurs pas l'adjectif que je choisirais pour décrire un grand cru, souvent très travaillé, voire corsetté de bois.

C'est plutôt au Juliénas, au Saint-Chinian, au Fronton, au Santenay, aux Côtes du Roussillon que je le réserve. Et jusqu'à présent, même si c'est injuste pour eux (mais c'est mieux pour moi), rares sont ceux qui font l'objet d'une spéculation...

00:00 Écrit par Hervé Lalau dans Luxembourg, Vins de tous pays | Tags : nobles crus, les 5 du vin | Lien permanent | Commentaires (2) | | | |

Commentaires

Eh oui il se trouve que ma société porte le nom de Nobles Crus, elle est immatriculée en Mayenne (certes le nombre de milliardaires et d'évadés fiscaux y est moindre qu'au Luxembourg ou à Bruxelles) et je fais le négoce du vin. Quand j'ai débuté il y a 3 ans, mon objectif était de vendre aux particuliers des grands vins, de France essentiellement pour de simples raisons de compétence et non d'ostracisme vis à vis des vins d'autres grandes régions viticoles. Car je trouvais anormalement élevé le prix des grands crus proposés aux amateurs, entre autres ceux de bourgogne où un cru vendu 50 euros en allocation par le producteur ne se retrouve pas en dessous de 150 dans le commerce, que ce soit en magasin ou sur internet. Or depuis lors, 80% de mes ventes sont établies au profit de négociants, qui eux-mêmes pour une grande part doivent revendre à d'autres négociants, ou expédier en Asie pour les grands crus classés de Bordeaux. Tout ceci pour dire qu'au dessus de 150-200 euros, on peut se demander s'il existe encore des gens pour boire.
Il est toujours facile de critiquer telle ou telle situation lorsque son absurdité est avérée, et celle du fonds Nobles Crus l'est désormais. Mais il n'est pas plus anormal de gagner de l'argent avec un fonds en grands crus que d'en gagner avec des montres, l'objectif d'une montre avant tout étant de donner l'heure comme celui du vin d'assouvir sa soif.
L'absurdité c'est l'argent considéré comme la Valeur Urbi et Orbi.
Ce que je trouve singulier dans cette affaire, c'est que quelques mois après une polémique déclenchée par un sbire journalistique, les institutions financières européennes aient décidé de supprimer ce fonds des produits éligibles de certains OPC où intervenaient sans état d'âme jusqu'alors les investisseurs opérationnels.
Par ailleurs c'est étonnant comme cette décision émanant d'institutions dirigeantes européennes arrive au moment où la France montre un certain désaccord avec la politique de l'union européenne, sachant que la quasi totalité des crus détenus par le fonds sont d'origine hexagonales.
Au fait, le fonds Precious Time (celui positionné sur les montres, suisses en grande majorité) fait-il lui aussi l'objet d'une suppression des produits éligibles?...

Écrit par : Tournadre | 12 juin 2013

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Il en est de tout ainsi! Les abus des uns pour une financiarisation de l'ensemble des productions de l'homme ne sont compensées que par de salvatrices rencontres d'hommes et de femmes produisant des vins avec un attachement singulier. En cela, en les présentant vous y participez avec autorité.
Et pour le reste, je vous souhaite de partager quelques grandes bouteilles dont la démesure ne sera contenue que dans le caprice de l'expression et du partage.

Écrit par : Tang | 13 juin 2013

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