10 juin 2013

"Couper n'est pas rosé"... la saga continue

On pensait la querelle vidée depuis que, revenant sur sa première décision sous la pression française, l'Union Européenne avait finalement décidé d'interdire le rosé de coupage - comprenez, assemblant blanc et rouge. C'était en 2009.

Mais non! Aujourd'hui, certains responsables français veulent aller plus loin: faire voter à l'OIV l'interdiction du coupage, afin que l'Europe puisse interdire aussi l'importation de ce type de vin.

Car il paraît que de mauvais Français importent des rosés de coupage d'Afrique du Sud.

En outre, malgré l'interdition européenne, il se murmure que certains producteurs hexagonaux eux-mêmes ne joueraient pas le jeu. Je ne parle pas du Champagne, qui bénéficie d'une (curieuse) exemption. Je parle de ceux qui, ayant de gros stocks de blanc sur les bras, seraient plus que tentés de les colorer d'un soupçon du rouge. La mode étant au rosé pâle, ce n'est pas difficile.

Bref, pour Bernard Devic, le président d’Intersud, "Le rosé est en réel danger. Nous n’avons pas de définition officielle du rosé. Si rien n’est fait pour rectifier le tir, nous allons vers une crise du rosé dans les 3 ans à venir".

rosé de coupage, couper n'est pas rosé, OIV

En Afrique du Sud, les paysages sont vastes, la nature sauvage et l'on fait le rosé comme on veut

(Photo H. Lalau)

En conséquence de quoi, le monde devrait s'aligner sur l'Europe comme l'Europe s'est alignée (à contrecoeur) sur la France.

J'ai mes doutes. Car au nom de quoi l'OIV, organisme de normalisation technique, interdirait-elle l'assemblage d'un vin blanc techniquement irréprochable avec un peu de rouge irréprochable? Et en quoi est-ce pire s'assembler des vins que d'assembler des mouts ou des raisins? Rappelons en effet que bon nombre de nos AOC comptent des cépages blancs dans l'encépagement autorisé pour les rosés...

J'en suis donc resté à ma position d'il y a 4 ans. Derrière ces beaux discours se cachent des enjeux protectionnistes, des arrières-pensées mercantiles. Ce que craignaient les AOC (qui peuvent de toute façon interdire le coupage dans leurs cahiers des charges), ce n'est pas que les Côtes de Provence, les Tavel, les Fronton, les Bandol, les Anjou ou les Bordeaux passent au coupage, c'est que leurs producteurs se tirent avec leurs stocks de blancs et fassent du rosé de coupage en Vin de France. Le consommateur était bien le cadet de leurs soucis.

Et aujourd'hui, ils veulent imposer cette interdiction à toute la planète vin, afin que leurs producteurs eux-mêmes ne les obligent pas à revenir un jour sur cette règle en Europe.

Personne, pourtant, parmi ce beau monde, ne peut prouver que le rosé coupé est moins bon que le rosé de saignée ou le rosé de presse (j'ai testé au Chili et en Afrique du Sud, ma réponse est non).

Personne, parmi ce beau monde, ne se demande si ce ne serait pas une bonne idée de laisser nos  producteurs faire du rosé de coupage pour concurrencer les pays du Nouveau Monde sur les marchés tiers.

Surtout, personne, parmi ce beau monde, ne se demande ce que le consommateur attend. Sait-il seulement comment est fait le rosé, notre ami le consommateur?

En ce qui me concerne, je n'ai pas besoin d'une nouvelle définition, juste de bons produits, quelque soit leur type d'élaboration.

Que les Français mettent sur l'étiquette le procédé qu'ils utilisent, si ça leur chante. Je ne suis pas certain que cela impressionne beaucoup le buveur moyen, mais c'est leur problème.

Mais de grâce, qu'ils fichent la paix à tous les autres producteurs qui ne leur ont rien fait, et qui ont le droit, à mon sens, de faire le produit qu'ils veulent.

Marre de toutes ces règles conçues soit disant pour protéger le consommateur, mais en fait, pour protéger le pré carré de certains producteurs.

Et si l'on parlait plutôt de l'abaissement de la teneur maximale en soufre? Voila pourtant un critère objectif pour la santé du consommateur, non?

Commentaires

Je suis en total accord avec Hervé sur ce sujet. Tous les décrets des appellations rhodaniens ou provençaux concernés incluent jusqu'à 5 variétés de cépages blancs dans leur cahiers de charges. La pratique de l'assemblage des raisins de couleur différents est donc autorisé. On ne m'a encore pas expliqué en quoi cela était foncièrement différent de l'assemblage des vins qui en sont issus.
Sur la question de la qualité perçue par le consommateur, j'avais mené une petite expérience auprès d'un groupe d'élèves et cours de dégustation, au moment de cette levée de boucliers des vierges effarées de Provence. J'ai glissé un rosé d'assemblage de ma propre confection dans une dégustation d'une série de 6 vins rosés de France (dont un Bandol très réputé), et ce fut "mon" vin là qui a eu la préférence de la grande majorité du groupe de 17 amateurs.

Écrit par : David Cobbold | 10 juin 2013

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Une fois de plus à l’unisson avec David le sceptique et Hervé l’oecuménique. On peut souvent mélanger le vin à la cuve, ou même plus largement à la cave. Où est la date limite de coupage (dlc ?). En Côte Rôtie, dans le Chianti Classico, en Rioja, les raisins blancs sont admis aussi (sous restrictions) pour les rouges. Pourquoi pas ?
Moi, je préfère voir un rosé éclairci par du vin blanc de sa région que par les tunnels de froid, les sulfites à outrance, le polyvinylpirrolidone ou le charbon de bois actif (liste à compléter) ...

Écrit par : Luc Charlier | 10 juin 2013

En effet le problème ici dans le Sud n'est pas le coupage (les cépage blancs sont autorisés dans le rosé de Provence, Tavel). Sans parler des Champ. Le problème est qu'un coupage de bon blanc et e bon rouge risque d'être bien meilleur que les rosés orthodoxes de Provence, pour la plupart (95%?) des bibines cola bonne à y mettre des glaçons, insipides, tartriqués au max et qui ont de plus en plus de mal à faire face dignement aux nouveaux joueurs venus d'Italie, Espagne etc.. Sans oublier ceux qui se servent de l'appellation fourvoyante "Cru Classé de Provence", un fraude légale qui ne correspond à aucun critère de qualité, simplement un club de malins qui ont pu légaliser leur truc il y a troip longtemps. Donc si Intersud veut agir, qu'il commence à chercher le problème chez ses cotisants au lieu d'inventer des ennemis inexistants. Qu'il aille voir comment on fait du vrai rosé de qualité chez la Tour du Bon, la Suffrène, Tempier, la Mordorée.

Écrit par : Mike Tommasi | 10 juin 2013

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Oui, la Mordorée, Delorme, miam miam slurp slup (si j'ose m'exprimer ainsi).

Écrit par : Hervé Lalau | 10 juin 2013

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Ou La Bégude Mike, qui se voit exclure de l'appellation Bandol pour cause d'un vin trop coloré (et trop bon aussi !)

Écrit par : David Cobbold | 10 juin 2013

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Oui la Bégude pas mal aussi David. Et Lafran Veyrolles. Des exemples à suivre, mais le rosoprovençaux préfèrent faire des vins techno neutres et sans âme, et se servir de quasi-appellations discréditées; une formule gagnante pendant des années, mais "you can fool some of the people most of the time, but..."

Écrit par : Mike Tommasi | 10 juin 2013

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Je vous rejoins mes petits amours, sauf pour Tari.
Vous faites la bise à Agnès Henri, à Madame Jouve, à Simone Gravier pour moi. Pas à Daniel Ravier, pour lui ce sera un amical et viril bonjour!
Mais n'oubliez pas que le Bandol, c'est du rouge, même si en volume, actuellement, ce n'est plus vrai, hélas.

Écrit par : Luc Charlier | 10 juin 2013

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Et à Simone Garnier pour moi ;-)

Écrit par : Michel Smith | 11 juin 2013

Ben oui, Bandol === Rouge, mais sans trop y penser les bons de l'appellation arrivent aussi à faire les meilleurs rosés... mais pour les distinguer du Rosé-Cola, il faudra les appeler autre chose.

Horreur, l'autre jour en faisant de l'ordre en cave j'ai laissé tomber ma seule bouteille de la Vivonne 1995; j'ai ramassé parterre la moitié du liquide, avec un sopalin, puis filtré pour enlever la poussière et les bouts de verre: au nez absolument sublime. Je confesse, j'en ai gouté un petit peu avant de jeter... ;-)

Écrit par : Mike Tommasi | 10 juin 2013

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Bien d'accord pour le rouge à Bandol, évidemment. Et parmi les grands. Chacun peut nommer ces favoris. J'ai même écrit un bouquin sur cette appellation, si, si

Écrit par : David Cobbold | 10 juin 2013

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Il y a une certaine variabilité. Ayant la chance d'être à 15 minutes de là, je peux me mettre à jour souvent....
Vivonne fin années 90 était superbe.
Tempier avait connu une période creuse avant l'arrivée de Daniel Ravier qui a tout remis en ordre, rouge et même rosé.
Terrebrune était un de mes rosés préf, mais je le trouve plus lourd depuis 2 ans, comme une présence de vermentino (maybe I'm wrong). Anciens rouges formidables.
Gros Noré variable chaque année, à mon avis plus dépendant de l'humeur du patron que de la saison végétative... mais capable dans les bonnes années de dépasser tous les autres.
Pradeaux - jamais aimé et marre d'entendre que j'aurais du attendre encore 3,14159 jours de plus ou que le sommet était jeudi dernier après le JT de 20h.
Pibarnon can be superb.
Jean Pierre Gaussen bien vieilli - un délice, Lafran Veyrolle aussi.
Ott forget it.
Cuvée India de Dupéré Barrera de très haut niveau.
I shall look for the book!

Écrit par : Mike Tommasi | 10 juin 2013

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Très bon choix ! Et d'accord avec Mike sur la "variabilité" (non, pas la minéralité) de ces propriétés. Tempier actuellement est à tomber le cul par terre !

Écrit par : Michel Smith | 11 juin 2013

En anglais ou en français, ton livre? On peut le télécharger gratos sur le web?

Écrit par : Hervé Lalau | 10 juin 2013

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Euh, Vivonne - du temps de Walter - j'ai encore '82,'87 (exquis), '89, '90, '91 (naissance ma fille) et '93 en cave!

Écrit par : Luc Charlier | 10 juin 2013

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Messieurs, permettez-moi un point de vue de technicien.
Le vin rosé est, de très loin, le vin le plus difficile à élaborer (25 ans d’expérience en blancs secs, blancs liquoreux, effervescents, rouges sur le fruit et grand vins rouges d’élevage et, bien sûr, rosé). Pourquoi ? Tout simplement parce que la moindre toute petite erreur dans le process d’élaboration, fait perdre irrémédiablement toutes les qualités du produit : fraicheur, souplesse, pureté de l’expression du fruit et bien sûr définition de la couleur. Sur ces aspects, il est plus facile d’élaborer les autres types de vin. Cela peut surprendre pour cette catégorie considérée comme des « petits » vins, plus souvent bus que dégustés.
Je me permets de vous rappeler que la France est à la fois le plus gros producteur mondial de rosés et le plus grand consommateur. Cela n’est pas le fait du hasard, mais le reflet d’une qualité de la production incomparable. Nous avons un vrai savoir-faire dans la production de vins rosés. Mais ce savoir-faire à un prix, car le rosé, extrêmement technique, coute cher à produire. Et c’est là que la motivation de faire du rosé à partir de vin blanc trouve sa source.
Le négoce préfèrerait pouvoir faire du rosé à partir de blancs de qualité moyenne, et donc peu chers, que d’acheter à la production des rosés bons et chers. Certes, on peut faire des rosés tout à fait convenables à partir de bons vins blancs et rouges. Mais ça, ça n’intéresse personne. Trop cher. La motivation est bien mercantile. Produire pas cher, même si la qualité est un ton en dessous.
Sur ce point, je suis totalement solidaire de la production. Aujourd’hui, sur le marché français, le vin rosé est le seul qui progresse, et cela depuis plusieurs années. L’une des raisons essentielles est la qualité de notre production. Ouvrir notre production à des vins de qualité inférieure (le rosé de coupage moins cher à produire) reviendrait à tuer la poule aux œufs d’or.

Écrit par : Pascal Hénot | 10 juin 2013

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Merci pour votre point de vue et pour votre intérêt.
Mais la France n'a pas le monopole du rosé.
Bien sûr, je concède volontiers que c'est aux vignerons de décider ce qu'ils veulent faire au sein de leur appellation, de leur bien commun. S'ils veulent s'interdire le coupage, c'est leur droit.
Mais l'interdire à tous les autres, hors de France, hors d'Europe, et hors appellation, là, je ne suis pas d'accord car cela toute à la liberté de faire le vin comme on l'entend (pour autant, bien sûr, qu'on respecte les règles sanitaires);
Il y a là deux problèmes distincts.
Quant à la concurrence - la pire forme de concurrence, pour moi, est celle qui consiste, pour de mauvais vins, à se parer de la mention de l'AOC aux détriment des bons producteurs. Pour revaloriser l'AOC, il faut la remettre en haut de la pyramide, qualitativement. Permettre à tous ceux qui font du vin médiocre d'employer d'autres méthodes, et d'en vivre, hors AOC, aurait le mérite de dégager les AOC de gros volumes de vins qui n'ont rien à y faire...

Écrit par : Hervé Lalau | 10 juin 2013

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Exact, comment expliquer aux consommateurs des pays auquels la France exporte, que tous les vins, même des vin infames, ont droit à l'AOC?

Écrit par : Mike Tommasi | 10 juin 2013

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D'accord avec la réponse à Hervé. L'AOC ne garantit pas du tout (plus du tout?) la qualité d'un vin, et chacun le sait d'expérience.
Pour poursuivre l'autre fil, à propos de Bandol, mon (petit) bouquin est épuisé. Cela s'appelle, je crois, un "collector" ! Il était publié chez Flammarion en 2001, dans la collection Autour d'un Vin, si vous en trouvez chez des spécialistes. Mike connait manifestement très bien Bandol et je suis d'accord avec ses choix, y compris ses remarques sur Pradeaux que j'ai toujours trouvé bizarre, parfois déviant, ou simplement fatigué. Je défend La Bégude en plus. J'avais découvert Gros Noré en faisant de la recherche pour le livre. Alain Pascal venait de commencer. Lafran Vayrolles et Tempier sont superbes. Pibarnon, of course. J'aime beaucoup Suffrène et j'ai dégusté de bons vins à la Bastide Blanche, Tour de Bon et Saint Anne. Vivonne, oui, mais aussi Sorin, quand ce n'est pas trop boisé.

Écrit par : David Cobbold | 11 juin 2013

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