20 février 2013

Volume Complémentaire Individuel: la tolérance qui tue

J'ai du mal à comprendre.

La France se présente partout comme le parangon de la qualité des vins, avec un arsenal de réglements à faire pâlir un Commissaire du Peuple soviétique; des mentions en-veux-tu-en-voila; des classements compliqués à souhait (et les recours qui vont avec); des spécificités régionales et locales; des appellations, petites et grandes, voire énormes; sans oublier, cette notion de terroir que le monde nous envie sans qu'on soit pourtant fichu de lui donner partout le même contenu. Et pour couronner le tout, l'administration la plus tâtillonne de la planète (quand elle n'est pas occupée à traquer la viande de cheval), utilement assistée par quelques délateurs zélés.

Et voila que dans son dernier comité vins, l'INAO légitime le Volume Complémentaire Individuel pour les vins blancs d'appellation.

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Puisqu'on vous le dit...

Décryptons: les vignerons vont pouvoir établir une réserve de vin les années de fort rendement, en dessus du rendement plafond, qu'il pourront réincorporer dans les vins des années suivantes, en cas de récolte déficitaire.

La Confédération Nationale des producteurs de vins d'Appellations d'Origine Contrôlées, qui y est favorable, parle «d'assurance récolte d'un nouveau genre». C'est oublier un peu vite que la production française est de toute façon déjà excédentaire.

De plus, qui osera prétendre que la production au dessus des plafonds annuels, dans une année pléthorique, sera d'une qualité adéquate? Et surtout, similaire à celle d'une année déficitaire avec laquelle on sera appellé à l'assembler.

Cette nouvelle règle revient à permettre de mélanger du 2003 et du 2004. D'accord, ça se faisait, mais en petite proportion, car c'était interdit, sauf dérogations. Demain, ce sera licite et probablement généralisé.

C'était bien la peine de militer, pendant des années, pour que seuls les vins d'AOC aient le droit de porter un millésime. Voila que demain, l'assemblage sera possible.

On laisse entendre qu'il y aura des limites (on ne pourrait dépasser 10 hl à l'hectare au dessus du plafond de rendement de l'appellation). Mais quand on passe les bornes, il n'y a plus de limites. Et puis, le problème n'est pas uniquement celui de l'accroissement marginal de la production: en définitive, c'est toute la production de l'année qui sera au dessus du rendement maximum autorisé. Cela revient donc à relever le plafond. Est-ce à dire qu'il est trop bas, aujourd'hui? Et est-ce ainsi qu'une va  assurer la typicité des vins face à la fameuse "standardisation" que craignent les Jeunes Agriculteurs? Ils étaient remontés contre la libéralisation des droits de plantation, et là, on ne les entend plus. Pourtant, relever le plafond, c'est une autre manière d'aumenter la production. Sauf que là, bien sûr, ce sont les producteurs déjà en place qui pourront produire plus... Tout ne serait donc qu'une affaire de droits aquis, de protectionnisme? Pincez-moi, je rêve!

Cette tolérance, pour moi, c'est zéro. Jusqu'à présent, pour les vins d'AOC, à l'exception des effervescents sans année, les choses étaient claires, un 2010 n'était pas un 2012, et encore moins un 2003. Et demain? Et bien demain, on aura toujours un doute, et franchement, dans ce cas là, le doute ne profite à personne.

Quant à l'INAO - désolé de devoir le dire, il perd au passage un peu de sa crédibilité. Quelle est sa ligne? D'un côté, l'inflation des appellations, de l'autre, une rigidité injustifiée quant aux cépages autorisés et leurs proportions dans une cuvée. Une tolérance incompréhensible en matière de chaptalisation, d'enrichissement et de réacidification. Des écarts intenables entre ce qui est accepté à Pinet (la mention du cépage Picpoul) et ce qui est refusé à Saint Bris (celle du cépage sauvignon)... Et je n'ai pas assez de place ici pour énumérer toutes les incongruités d'un système dont la logique m'échappe de plus en plus, à moi qui, pourtant, ne demande qu'à défendre notre patrimoine viticole.

A qui profite cette "rigueur laxiste" à géométrie variable? Pas aux AOC, qui perdent du contenu, même quand certaines font des efforts (car une chaîne n'est jamais plus solide que le plus faible de ses maillons). Ni au consommateur.

C'est dans ces cas-là qu'on souhaiterait une Europe plus forte, qu'une autorité à Bruxelles se lève pour dire non. Mais l'osera-t-elle?

00:37 Écrit par Hervé Lalau dans Europe, France | Lien permanent | Commentaires (4) | | | |

Commentaires

Commentaire de Per Karlsson (qui ne parvient pas à le poste en direct, alors je vous donne le lien):
http://www.bkwine.com/debate/producers-allowed-to-blend-vintages/

Écrit par : Hervé Lalau | 20 février 2013

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Bonjour,

Votre article montre une incompréhension du mécanisme du VCI.
Vous mélangez deux règlementations indépendantes, qui peuvent bien sûr (mais pas obligatoirement) être combinées.

1/ Le 85/15, règle européenne qui permet d'assembler 2 millésimes ou 2 cépages.
Exemples : un Côtes du Rhône AOC 90% 2011 et 10% 2012 pourra être étiqueté 2011. Un Igp 85% Pinot Noir 15% Merlot pourra être étiqueté "Pinot Noir"

2/ Le mécanisme VCI (expérimental à Bordeaux) qui respecte le millésime.
Exemple simplifié : une exploitation de 1 hectare peut produire 53 hl par an de Bordeaux rouge. L'INAO, en fonction du millésime, peut ou non chaque année accorder la possibilité de produire du VCI (max 5hl/ha/an).
Cette "réserve" individuelle reste attribuée au millésime concerné, et elle est "glissante".
Ainsi, un vigneron qui aurait constitué au bout de quelques années un cumul de VCI de 7hl (maximum 15 hl par hectare à ce jour) ne pourrait commercialiser que 53-7 = 46 hl de la dernière récolte.
Récolte 2010 : 53+3
Récolte 2011 : 53+2
Récolte 2012 : 53+2
Fin 2012 le vigneron a cumulé 7 hl de VCI
A fin 2012, il peut commercialiser 56 hl de 2010, 55 de 2011, mais seulement 46 de 2012. Le VCI cumulé (7hl de 2012) est bloqué.

2013 récolte 25 (coulure, grêle)
A fin 2013, il peut commercialiser 56 hl de 2010, 55 de 2011, 55 de 2012, 25 de 2013. Il aura ainsi épuisé sa réserve individuelle et lissé ses disponibilités. Le volume commercialisable fin 2013 est mécaniquement de 25+7=32 ce qui atténue un peu la douleur de notre vigneron et peut lui permettre de passer un mauvais cap.

Ce mécanisme un peu complexe est fort intelligent s'il est utilisé avec raison. Il suppose une gestion rigoureuse de la part du vigneron et des organismes de contrôle, et le capacité de stockage correspondant au VCI cumulé.

Les champenois utilisent un système similaire depuis longtemps sans que personne n'y trouve rien à redire.

Espérant vous avoir éclairé,

Bien cordialement,

Régis

Écrit par : Régis Chaigne | 18 janvier 2014

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Je vous remercie. Et je précise que le Champagne est une des seules régions à ne millésimer qu'exceptionnellement ses vins (les grandes années), donc pas vraiment un bon exemple pour ce débat. De plus, quand elle n'indique aucun millésime sur l'étiquette, elle n'induit en rien le consommateur en erreur.
Par ailleurs, même si l'Europe a effectivement institué la possibilité des 85/15, rien n'oblige le vigneron à la suivre. D'ailleurs, certains cahiers des charges d'AOC sont plus restrictifs.
Enfin, en ce qui me concerne, je préfère le 100%
Ce n'est pas moi qui fais les lois, bien sûr, mais je trouve que quitte à mettre une info pour le consommateurs sur l'étiquette, autant qu'elle soit juste.
Car 15% d'un millésime riche dans un millésime fluet, cela change tout à fait la donne (et qui pourra vérifier les proportions exactes?).
Je préférerais que l'on généralise le non-millésimé, dans ce cas.
Les approximations, les exceptions aux règles amènent toujours des abus.
Quand moi je signe un article de mon nom, il n'est pas seulement à 85% de moi.

Écrit par : Hervé Lalau | 18 janvier 2014

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Hervé, ce que j'ai voulu expliquer, c'est qu'il y a deux débats totalement distincts.

Le mécanisme du VCI n'interdit en aucun cas de respecter le millésime à 100%.

La règle du 85/15 est un autre mécanisme, dont on peut discuter par ailleurs. C'est votre rôle de journaliste d'être puriste et dogmatique.

Vu côté producteur : un vin tranquille AOP non millésimé n'a aucun attrait commercial, c'est quasi suicidaire de ne pas mentionner de millésime.
Les champenois sont très forts d'avoir su éviter cet écueil ...
Faut-il respecter à 100% un millésime fluet ou utiliser un certain pourcentage d'un millésime plus riche ?
Faut-il privilégier le plaisir intellectuel du consommateur de savoir qu'un vin est constitué à 100% d'un millésime donné ?
Ou est-il préférable de lui apporter une meilleure expérience gustative ?
La réponse serait peut-être dans de la transparence à propos de l'utilisation de la règle des 85/15 ?

Écrit par : Régis Chaigne | 18 janvier 2014

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