12 février 2013

Irriguer ou pas

L'irrigation, naguère impossible en France (sauf sur les toutes jeunes vignes), est à présent permise sauf là où les AOC/AOP l'interdisent. Est-ce un mal? Est-ce un bien?

Je n'ai pas un avis très tranché sur la question.

On peut évidemment se demander pourquoi les Français s'interdiraient plus longtemps une technique couramment employée ailleurs - sauf à invoquer la fameuse exception française.

Quoique... Et si c'était une question de modèle économique?

N'est-il pas étonnant de vouloir continuer à limiter les plantations au motif qu'on veut lutter contre la standardisation des vins, et de militer pour l'irrigation, qui gomme les différences climatiques, et contribue donc à cette standardisation?

Par ailleurs, j'aimerais vous raconter une petite histoire portugaise.

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Dans une région aussi sèche que l'Alentejo, l'irrigation est devenue incontournable au titre... de la rentabilité (photo H. Lalau)

Le développement de la viticulture en Alentejo, région très sèche au sud du Portugal, sur des zones qui ne produisaient jusqu'alors que du blé, s'est fait uniquement grâce à l'irrigation. Jusqu'alors, seules de petites zones propices produisaient du vin (Portalegre, Moura, Cartuxa...); aujourd'hui, grâce à l'eau, la vigne s'est disséminée dans toute la région, de Beja à Evora, et même en Algarve - simplement parce que c'est la seule forme de viticulture rentable. On peut produire du raisin sans eau dans la région. Mais peu, et pas forcément tous les ans. L'irrigation, elle, permet de garantir un rendement correct et régulier d'année en année; et toujours supérieur, en tout cas à ceux enregistrés par les petits domaines qui, jusque là, vivaient sans, une année bien, une année mal, et pratiquaient généralement la polyculture - le blé, le bétail ou le chêne liège pouvant compenser les difficultés passagères de la vigne.

De toute façon, rares étaient les domaines alentejanos qui concevaient le vin comme un article d'exportation massive avant les années 1980. En vendre à Lisbonne était déjà un bel exploit.

Aujourd'hui, la donne a changé. L'Alentejo est devenu la première région de vin au Portugal, si l'on excepte le vignoble du Porto. Une marque comme Porta da Ravessa (Coopérative de Redondo) est plus vendue au Portugal que Mateus ou Lancer's. Parallèlement, une foule de caves particulières se sont installées dans la région, qui proposent chaque année de nouvelles cuvées: Herdade dos Grous, Maladinha Nova, Cortes de Cima, etc...

Tous ces nouveaux vins ne sont pas inintéressants, tous ne sont pas indispensables non plus. On ne peut pas non plus parler - au moins pour bon nombre d'entre eux - de viticulture  de terroir - l'irrigation modifie dramatiquement les conditions naturelles, et donc le terroir, au sens propre; au point qu'elle leur permet d'acclimater des cépages du Nord du Portugal, comme la Touriga Nacional. Il y a donc deux Alentejos, un avant et un après l'irrigation.

Cette irrigation a été payée par l'Europe, un quelconque fond de développement rural. Nous, en définitive. Nous avons donc payé de nos deniers publics pour développer une viticulture à un endroit où il n'y en avait pas, pour favoriser la concurrence à des vignerons existants. Alors que l'Europe distille déjà pas mal de vins invendus. Et bien sûr, se pose le problème de l'alimentation en eau dans une région sèche.

Face à tout ça, je ne peux m'empêcher de penser que quand l'Etat (national ou européen) intervient dans une activité commerciale privée, il fait parfois de gros dégâts. J'aimerais avoir le sentiment de Jacques Berthomeau là dessus.

Par ailleurs, l'avis d'oenologues m'aiderait à pousser plus avant la réflexion. Je me rappele avoir visionné il y a quelques années un film suisse, "L'homme qui changeait l'eau en vin", consacré à un millionnaire suisse ayant décidé d'acclimater la vigne dans le désert argentin. Les vins qui sortent de ce genre de wineries en valent-ils la peine?

00:28 Écrit par Hervé Lalau dans France, Portugal | Tags : irrigation, vin, vignoble | Lien permanent | Commentaires (1) | | | |

Commentaires

Hervé : keut en goê ....

Pour faire simple : une vigne en stress hydrique ne se développe pas harmonieusement ni n’atteint une maturité acceptable (phénolique surtout). Dans ce cas-là, l’irrigation est salutaire, tant au niveau de la pérennité de la plante que de la qualité du jus. Et pour un plantier encore plus évidemment.
Si le but est simplement d’augmenter le rendement, il me semble que ce ne devrait pas être toléré pour les vins d’appellation (que ce soit du niveau AOP, DOC, DO, Prädikät, ou même simplement quand il y a une indication d’origine restrictive, comme les vins de pays en France ....).
Un des éléments qui distinguent le Roussillon à un extrême et l’Alsace ou la Loire de l’autre c’est ... la pluie. So be it (avantages ET inconvénients).
Maintenant que la Cuvée Crapulet ou Chapelure soit irriguée, où est le mal ?
Problème : où mettre la limite ? Comment le contrôler ? Quelles sanctions adopter en cas de contravention ?

Écrit par : Luc Charlier | 12 février 2013

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