15 mars 2013

Staline et Prokofiev, 50 ans après

Un lecteur averti en vaut deux: ce texte n'a aucun, mais alors aucun rapport avec le vin.

Je le publie à cause d'un curieux anniversaire, illustration d'un télescopage de l'histoire entre deux vies, deux univers qui n'auraient jamais dû se rencontrer. Et parce que j'aime la musique au moins autant que le vin, même si je n'en fais pas ma profession. En outre, ma fille Charlotte, que j'embrasse, est musicologue.

Deux vies

Qu'est-ce que Staline et Prokofiev peuvent bien avoir en commun?

Etre Russes? Oui et non. Staline s'appelait Joseph Dougachvili, de son vrai nom, et il était Géorgien, tandis que Prokofiev était né en Ukraine.

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Prokofiev

La musique, alors? Non plus. Si elle adoucit les moeurs, comme on le dit, alors Staline ne devait pas vraiment être un fan.

En témoignent d'inombrables purges, déportations, exécutions... au sein de l'opposition, mais aussi au sein de son propre parti, de l'armée, et même dans les milieux artistiques.

Ainsi, en 1939, Meyerhold, librettiste, est-il arrêté par la police de Staline et exécuté sommairement. La raison? Dans le livret écrit pour l'opéra de Prokofiev Semyon Kotko, Meyerhold décrivait les Allemands comme des envahisseurs de l'Ukraine, alors que la politique de Staline venait juste de connaître un revirement de taille: le Pacte Germano-Soviétique. Il n'est jamais bon d'avoir raison trop tôt: en 1941, la même oeuvre aurait sans doute valu un prix à Meyerhold, et non une volée de balles.

On se croirait dans un roman d'Orwell. On était malheureusement dans la réalité.

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L'homme qu'ils aimaient le plus

Prokofiev, lui, n'aura jamais exécuté... que des oeuvres de musique. Si tout le monde connaît son "Pierre et le Loup", je vous conseille plutôt (entre autres) l'écoute de ses superbes concertos pour piano, si slaves dans l'âme.

Les sbires du Petit Père des Peuples ont pourtant fait les pires ennuis au compositeur. Bien que Prokofiev ait été favorable à la révolution russe, sa musique était jugée tantôt trop bourgeoise, tantôt trop cosmopolite, pas assez russe. Il est une des victimes des revirements de la "politique musicale" (oui, ça existe en régime totalitaire) de l'Union soviétique. Une année, il reçoit le Prix Staline, une autre, on lui coupe les vivres et ses oeuvres sont interdites. Il finit dans la misère, le 5 mars 1953. Il y a 50 ans.

Deux morts

C'est justement cette fin qui le rapproche de "l'homme que nous aimons le plus", comme titrait l'Humanité: ils meurent le même jour.

Les funérailles du dirigeant communiste donnent lieu à des mouvements de foule qui se traduisent par des dizaines de morts à Moscou. Celles de Prokofiev passent totalement inaperçues.

La Gazette Musicale (officielle) de l'Union soviétique ne lui consacre qu'un tout petit entrefilet, en page... 116. Les 115 premières pages étant consacrées à Staline. Sans doute en raison de ses compositions musicales!

Je trouve important de rappeler ce genre de choses; 50 ans après, à l'heure où l'on commémore Stalingrad (et ne comptez pas sur moi pour cautionner la barbarie nazie), les drapeaux rouges suscitent une certaine nostalgie dans l'opinion russe, mais aussi, et c'est plus curieux, dans la jeunesse de l'Ouest. 

Je trouve donc utile, nécessaire, de dire que l'Union soviétique, la grande patrie de l'idéal communiste, c'était ça aussi.

07:31 Écrit par Hervé Lalau | Tags : musique, staline, politique | Lien permanent | Commentaires (5) | | | |

Commentaires

Bonjour,
Et, Roméo et Juliette???merveilleux...passionnée de Classique/Opéra, j'adore la musique russe, l'art russe, l'âme russe...je hais le régime russe depuis toujours...mais j'adore aussi le classique/Opéra français, allemand,italien bien entendu, et Jonas Kaufmann
Bonne journée

Écrit par : Christiane | 15 mars 2013

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Merci Hervé de ce beau texte et ce rappel très salutaire de la monstruosité absurde et délirante de tels régimes. Les gens qui montrent des signes de nostalgie pour les régimes communistes ou nazis n'ont jamais vécus sous ces régimes-là.

Écrit par : David Cobbold | 15 mars 2013

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Le génie musical à l'ombre du terrorisme d'état

Bien sûr, Hervé, mais ta fille te dira que Shostakovitch, déclaré lui « ennemi du peuple » après son Lady Macbeth entre autres, a encore été persécuté plus intensément. Il est curieusement resté en vie (tandis que Gorki et d’autres, comme ton Meyerhold, eux ...), notamment suite à l’éxécution de son persécuteur au sein du NKVD !!!!!
Et vive les symphonies russes du XXème siècle, je suis bien d’accord avec toi. Ah, la 7ème et la 8ème de Shosta ! Peut-être David faut-il mettre au crédit des régimes totalitaires de déclencher, en réaction, un tel génie créateur chez leurs victimes ? Voir Piazzolla, même si son attitude vis à vis de la junte de années ’70 était équivoque, ou Ginastera ; et le mouvement tropicaliste au Brésil, et les fadistas lisboètes (bon d’accord, pas Amália).

Écrit par : Luc Charlier | 15 mars 2013

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Merci, Hervé. Le régime communiste n'a jamais été jugé, comme l'était le régime nazi à Nuremberg. En revanche, Sartre jugeait qu'il convenait parfaitement aux nations de l'Europe Centrale et de l'Est. Les survivants du Gulag n'arrivent plus prononcer le nom de Stalin...

Écrit par : Agnieszka Kumor | 15 mars 2013

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Bonsoir,

Pour info et diffusion, malgré l'horreur de ces temps déraisonnables :
http://classiqueinfo-disque.com/spip.php?article378

Les pieds-de-nez de l'histoire :
http://www.europe1.fr/International/La-Georgie-veut-le-vin-prefere-de-Staline-439461/

L'anecdotique chorégraphié... :
http://lesballetonautes.com/tag/serge-prokofiev/

... une mise en musique historique :
http://open.spotify.com/track/5PB4IUUly0s19HMusog6UZ

Le vin s’immisce en toute chose, "sang de la terre" ou "fruit de la vigne et du travail des hommes" il demeure et coule en nous plus que nous ne le percevons, non ?

Le vin était-il un social-traître, guinguet ou pas ?

Quoi qu'il en soit chronique d'un "programme commun" à revisiter sans modération.

Merci

Cordialement

Écrit par : Christophe Libaud | 16 mars 2013

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