31 octobre 2012

Pique-assiette ou pique-boeuf?

J'ai tellement souvent l'impression de marquer des buts contre mon camp que cette fois, j'ai pris un peu de temps pour la réflexion.

Jacques Berthomeau a eu raison de tonner contre les pratiques plus que douteuses de "confrères" allant à la chasse aux invitations dans la restauration. Voir ICI pour ceux qui reviendraient de Mars. Ou de la nouvelle brasserie que Ducasse vient d'ouvrir sur la côte de la Mer de la Tranquillité.

Mais s'agit-il de confrères? Dans le cas qui nous intéresse, non, en définitive - un patron de presse qui n'écrit pas ou si peu n'est pas un journaliste.

Mais passons sur ce détail, je sais que même des encartés commettent la même faute.

Faute professionnelle et faute de goût.

Notre corporation aurait tort de voir dans l'indignation du "Taulier" la jalousie de blogueurs en quête de sensationalisme.

Primo, de la part de Berthomeau, ce n'est pas ça. Non qu'il aime particulièrement les journalistes, mais il sait faire le tri. Et puis, son souci de probité n'est pas une attitude, c'est une éthique de vie qu'il s'applique à lui-même - et même à la fonction publique qu'il connaît bien.

Secundo, le reproche ne date pas du 23 octobre; il est latent, j'en ai toujours entendu parler, depuis 25 ans que j'exerce ce métier - j'allais dire, ce sacerdoce. Et ce reproche est très désagréable, car le soupçon pèse aussi bien sur les journalistes intègres que sur les autres.

Or, bon nombre (je n'ose dire, la plupart), des critiques gastronomiques paient leur addition, ne serait-ce que pour être en mesure de garder l'anonymat sans lequel on peut difficilement juger le travail quotidien d'un cuisinier. A quoi rimerait d'envoyer un pauvre consommateur dans un restaurant si la qualité qu'on a épinglée dans son guide ou dans son magazine, sur la foi d'un repas mitonné au petits oignons pour le critique, n'est pas au rendez-vous dans l'assiette du cochon de payeur - je veux dire, du vrai client.

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Pique-boeufs (photo Yoky)

Les errements de quelques uns ne doivent pas retomber sur tous. Pas plus que le fait, pour quelques journalistes touristiques, d'emmener leur petite famille aux Seychelles  pour  "tester" un nouvel hôtel ne doit faire condamner ceux qui visitent à leurs frais les pensions de la Côte d'Opale pour un journal local.

Je pourrais aussi parler de la critique automobile, qui, curieusement, teste plus souvent les petites familiales dans le Grand Sud Marocain ou au Grand Canyon qu'à Brie Comte Robert - où pourtant, l'utilisateur final a plus de chances de passer.

Ou des consoeurs de la presse féminine, dont les tests de produits ressemblent à s'y méprendre à un tableau d'honneur - avez-vous déjà vu une crème minceur ou un rouge à lèvres "descendu" dans un magazine féminin grand public?

Faut-il pour autant condamner les voyages de presse, les invitations lancées aux journalistes (gastronomiques ou vineux, pour le coup), les échantillonnages, tout mettre dans le même sac? C'est ce que font certains puritains de la presse anglaise.

Je leur réponds que si demain, c'est au journaliste de payer tous ses billets de train et d'avion, son logement, ses repas, les échantillons qu'il déguste, soit il les mettra dans ses notes de frais, soit il augmentera ses tarifs; à ce compte-là, on risque de ne plus  retrouver dans ces voyages que les représentants de medias riches et en bonne santé, abreuvés de publicité, et par là même, légèrement enclins à la complaisance. Une autre critique que l'on entend souvent à notre égard. Imméritée, en ce qui me concerne. Je n'ai pas de mérite; chez moi, l'éthique rejoint l'étique.

Le système actuel est peut-être bancal, mais c'est tout de même le meilleur que l'on ait pu trouver pour garantir une certaine diversité de la presse dans ces événements. Notez que la plupart des journalistes et critiques vineux travaillent aujourd'hui comme indépendants; ils ne sont pas toujours sûrs eux-mêmes de ce que va leur rapporter tel ou tel voyage - le mot de sacerdoce n'est donc pas usurpé. A titre d'exemple, mon voyage en Afrique du Sud d'il y a deux ans m'a coûté 950 euros. Il m'en a rapporté 400. Comment pouvais-je estimer à l'avance la place que les magazines pour lesquels je travaille allaient bien vouloir accorder à ce que je ramènerais? Moi-même, je ne savais même pas ce que j'allais pouvoir écrire! Mais je ne regrette pas le déplacement. J'ai vu, j'ai appris.

Il y a pour moi un monde de différence entre accepter une invitation d'un producteur ou d'une association de producteurs  et la provoquer. En venant, avec des confrères, tester la qualité d'un vin en digne représentant des consommateurs qui ne peuvent tous faire le voyage, je ne me sens absolument pas corrompu, ni acheté, ni dépendant. J'ai le choix d'y aller ou pas, je garde mon libre-arbitre, je peux choisir d'écrire ou de ne pas écrire, c'est le "contrat moral" non signé qui existe entre les organisateurs et moi.

Pourrais-je en faire de même si je sollicitais des faveurs, un repas, un logement particulier, l'hébergement gratuit de ma famille ou des cartons de vins pour remplir mon coffre de voiture? Bien sûr que non, et c'est pour cela que je me garde bien de le solliciter.

Trois choses m'en dissuadent:

Primo, les vagues souvenirs de mes cours à l'Institut de Journalisme. La déontologie.

Secundo, le sentiment que ce serait contre-productif à long terme - en un mot, que je serais vite grillé si je sortais du droit chemin. Tout finit par se savoir dans ce microcosme, et c'est sans doute une bonne chose, cela évite trop de tentations (au moins pour des simplets comme moi).

Et tertio (mais j'aurais dû commencer par là, car c'est de loin ce qui me touche le plus): parce que c'est immoral. Contraire à ma philosophie personnelle, à celle que m'ont inculquée mes parents, et que j'inculque à mes enfants. Pas toujours facile, à l'heure des sites de téléchargement gratuit, de l'argent facile...

Dans notre dos, ou même à notre face, on nous traite parfois de pique-assiettes alors que nous ne sommes le plus souvent que des pique-boeufs. Vous savez, ces petits oiseaux qui vivent sur le dos des buffles, des rhinos ou des éléphants, tolérés par ces grands animaux parce qu'ils les débarrassent de leurs parasites.

Sans eux, sans ceux qui créent, restaurateurs, vignerons, nous ne sommes pas grand chose. Ce que nous créons, c'est à partir de leur création. Nous ne sommes que des passeurs. Mais nous pouvons, si nous n'y prennons pas garde, devenir encore moins: d'inutiles et nuisibles parasites, nous aussi.

00:00 Écrit par Hervé Lalau dans France, Vins de tous pays | Lien permanent | Commentaires (5) | | | |

Commentaires

Bonjour,
à propose de ''pique-assiette'' voici un lien http://guidelegrand.blogspot.fr/
vers le blog de critique gastronomique de buffets de vernissages dont je suis l'auteur.

Écrit par : Auguste Legrand | 31 octobre 2012

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Beau papier, Hervé... Digne d'un vrai journaliste. Et j'adhère spontanément à tes principes.

Écrit par : Michel Smith | 31 octobre 2012

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Content que tu "adhères".
L'avantage du blog, c'est qu'on peut vraiment écrire ce qu'on pense.
Bon, j'ai écrit un peu long, comme trop souvent, mais bon, quand le sujet t'emporte...

Écrit par : Hervé Lalau | 31 octobre 2012

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Tu verras le mien de papier demain : plus long que toi !

Écrit par : Michel Smith | 31 octobre 2012

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Size (sometimes) matters.Et puis au moins, sur le net, personne ne doit pas arracher d'arbres pour publier nos textes... La longueur devient écolo...

Écrit par : Hervé Lalau | 31 octobre 2012

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