03 septembre 2012

Un peu d'histoire: la bataille des vins blancs

Nous sommes en 1225. Henri d’Andeli (ou des Andelys), poète rouannais, écrit un poème  intitulé "Bataille des Vins", ou encore "Le Dict des Vins de France". Le Roi Phillippe Auguste, apparemment très porté sur les vins blancs, veut départager les meilleurs de France; des messagers apportent à la Cour les cuvées des quatre coins du Royaume et même au-delà. Les vins défilent et ne restent en lice, curieusement, que les vins du Nord et du Centre du pays...

Le document est d'autant plus intéressant qu'y apparaissent, non seulement des noms de vins prestigieux de nos jours, mais aussi, et c'est peut-être plus instructif, des vins aujourd'hui sans aucune notoriété...

410px-Bataille_des_vins.jpgLa Bataille des Vins

"D’abord manda le vin de Chypre
Ce n’était pas cervoise d’Ypres
Vins d’Alsace et de Moselle,
Vins d’Aunis et de la Rochelle,
De Saintes et de Taillebourg,
De Milan et de Trenebourg,
Vins de Palme, vin de Plaisance,
Vins d’Espagne, vins de Provence,
De Montpellier et de Narbonne,
De Béziers et de Carcassonne,
De Moissac, Saint-Emilion,
Vins d’Orchaise et de Saint-Yon,
Vins d’Orléans, vins de Jargueil,
Vins de Meulan, vins d’Argenteuil,
Vins de Soissons, vins d’Hautviller,
Vins d’Epernay le Bachelier,
Vins de Cézanne et de Samois,
Vins d’Anjoie et du Gatinois,
D’Issoudun et de Châteauroux,
Et aussi vins de Trilbardou,
Vins de Nevers, vins de Sancerre,
Vins de Vézelay, vins d’Auxerre,
De Tonnerre et de Flavigny
De Saint-Pourçain, de Savigny,
Vin de Chablis et vin de Beaune,
Ce dernier vin n’est pas trop jaune,
Mais plus vert que corne de bœuf,
Le reste ne vaut pas un œuf.
Tous viennent en grand cortège,
Sur la table, devant le roi,
Et comme Dieu parle au Cygne
Chacun des vins se fit plus digne
Par sa bonté, par sa puissance,
D’abreuver bien le roi de France."

S'en suit une discussion sur les mérites respectifs des vins de différentes régions


Vins d’Ile de France

"D’abord parla vin d’Argenteuil
Qui fut clair comme larme d’œil,
Et dit qu’il valait mieux que tous,
" Tais-toi, bête fils de putain ",
Lui dit le vin de Pierrefitte,
Tu joues à ta défaite
Car ici tes trèves sont défaites
Je vaux beaucoup mieux que vous
A témoin les vins de Marly,
De Dueil, de Montmorency"
"Sang-Dieu, dit le vin de Meulan,
Argenteuil, je suis fort dolent
Que tes compagnons tu méprises
Sache que nous nous en plaignons
Avec Sire Crouy de Saissons
Les vins de Laon et de Tausons
Ces vins qui passent Vermandois
Et doivent sièger sous dais"

Vins de Champagne

"Epernay dit à Hautviller,
Argenteuil veut trop ravaler
Tous les vins de cette table"
"Tu fais trop le connetable
Nous passons Châlons et Reims,
Nous ôtons la goutte des Reins,
Nous éteignons toutes les soifs"

Vin d’Alsace

"Sur ses pieds saute vin d’Alsace,
Gentil vin qui convient au roi.
" Epernay tu es déloyal
Tu n’as droit de parler en cour.
Moi les peuples je secours.
Entre moi et ma Demoiselle,
Longue tonne de la Moselle.
Nous secourons les Allemands,
Nous faisons ce que nous voulons.
Des Colognois prenons l’argent
Dont nous nourrissons notre peuple "

Vin de la Rochelle

"Vous l’Alsace, vous la Moselle,
Si repaissez le peuple d’Herr
Moi, j’abreuve l’Angleterre,
Bretons, Normands, Flamands, Gallois,
Les Ecossais, les Irlandais,
Les Norvégiens et les Danois.
Au Danemark va mon empire
Des vins je suis la zibeline
Je rapporte tous les Sterlings."

Vins du Berry

"Chauvigny, Morichard, Lassaye
Châteauroux et Busançais
Montmorillon et Issoudun
Vinrent en groupe devant le roi,
Pour abattre la jactance
De tous les bons vins de France.

Ma morale de l'histoire: la notoriété de nos grands "terroirs" a beaucoup varié dans le temps, certains ont disparu, (Meulan, Marly, Issoudun...), certains ont prospéré, d'autres se sont ajoutés à la liste, rien ne devrait jamais être figé. Les protéger comme nous l'avons fait, notamment au travers des appellations, a du bon. Mais il faudrait pouvoir éliminer ce qui ne mérite plus l'appellation, et accepter de nouveaux entrants dans le club, ne serait-ce que pour tenir compte des aléas climatiques qui modifient le terroir (rien ne dit que le pinot noir se plaira encore en Bourgogne dans 100 ans, ou le cabernet sauvignon à Bordeaux), et l'engagement qualitatif des vignerons.

00:29 Écrit par Hervé Lalau dans France | Lien permanent | Commentaires (4) | | | |

Commentaires

Vin aquitain et vin gascon fut bu surtout par les Saxons !

Pourquoi dis-tu « curieusement » alors qu’il ne reste que les vins du Centre ?
Sous Philippe Auguste, sauf après les défaites de Jean sans Terre et son désastre final à Bouvines, le grand Ouest était anglo-normand, si je ne m’abuse, même si son bon roi Richard guerroyait en Terre Sainte.
A propos, en 1225, je pense que c‘était Louis VIII qui régnait, car l’autre est mort en 1223 !
A vérifier.

Écrit par : Luc Charlier | 03 septembre 2012

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Il n'y avait pas que les vins de France (au sens de l'époque) dans la compétition, la preuve avec l'Alsace. Ce qui est frappant, c'est l'absence du Bordelais et du Midi, mais il faut dire que l'on parle des blancs, et puis surtout, rappelons que jusqu'en 1750, le Médoc est un grand marais.

Écrit par : Hervé Lalau | 03 septembre 2012

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Par contre, tu as noté qu'on parle de la cervoise d'Ypres, Ypres était française comme toute la partie ouest de la Belgique actuelle sous Philippe Auguste. A quand le "Retour à la France"? Splits Vlanderen!

Écrit par : Hervé Lalau | 03 septembre 2012

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Au risque de me répéter, Hervé, il convient de ramener à sa réelle valeur le pouvoir des Capétiens sur ce qui n’est pas leur fief personnel (la « grande » Ile de France en fait). Ils sont efectivement reconnus comme roi – avec la connotation religieuse qui accompagne cette charge et l’adoubement des Papes – par leurs pairs mais n’ont que très peu à dire dans les autres régions. Au 12ème siècle (donc les années qui précèdent ton poème), celui qui a fait la réputation des vins décrits, Anjou, Guyenne, Bretagne, Gascogne .... etc étaient normands et le roi d’Angleterre y était le surpuissant vassal des rois de France. Les comtes de Toulouse, la maison d’Aragon et (plus tard) les rois de Majorque tenaient les Pyrénées et une bonne partie de la Septimanie. Ce n’est que sous Philippe le Hardi que le Comté de Toulouse (qui s’étend jusqu’à Montpellier et même au-delà) fut réuni à la France. Et n’oublie pas la barrière du catharisme. Enfin, pour la Provence, c’est encore plus compliqué avec Naples, les sardaignes etc ..... Je connais moins bien par là-bas !
Tu dis toi-même qu’on y produisait moins de blanc, mais surtout, je crois que les « Français du nord », successeurs des Francs, ne recevaient pas beaucoup de denrées de ces régions-là , tout simplement.
A l’est, c’est une autre affaire, même si les Bourguignons et le Saint-Empire sont des ennemis, il y a quand même des échanges. N’oublie pas que Richard Coeur de Lion, Philippe et Barberousse sont bien partis en croisade (la 3ème) ensemble, mais au retour, ce fut une autre paire de manches ! D’ailleurs, la quatrième alla .... vers Constantinople et n’emporta pas l’adhésion des Grands d’Europe, c’est le moins qu’on puisse dire.

Écrit par : Luc Charlier | 03 septembre 2012

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