14 août 2012

Vin, sport et nationalisme

Je vis dans un petit pays souvent plat, souvent neutre et souvent envahi; un pays qui ne produit pas beaucoup de vin mais qui en importe pas mal, et de toutes origines. La Belgique a longtemps  été sous la coupe de son voisin français (au point que sur les cartes des restaurants bruxellois, on trouve encore la mention "vins étrangers" pour les vins non-français); mais elle s'est largement émancipée depuis les années 1990.

Je me rappelle, à l'époque, seuls quelques brillants originaux comme l'ami Boschman, à La Manufacture, puis au Pain & le Vin, militaient pour la différence. Si j'ai bonne mémoire, Eric y scandalisait son monde en proposant du vin sud-africain avec son steak d'autruche; ou encore, en entrée, le joli blanc d'Albet i Noya, pionnier catalan du bio alors virtuellement inconnu, et qui a fait son chemin. Pour ceux qui trouveraient plus facile de venir l'acheter ici qu'en Catalogne, on le trouve aujourd'hui à La Buena Vida. Oui, c'est de la publicité gratuite, ils la méritent bien, avec tout le boulot qu'ils ont fait pour faire connaître les bons vignerons d'Espagne, même ceux des régions les plus délaissées...

Si tous les vignerons.gif

Si tous les vignerons du monde voulaient se donner la main...

Français de France, comme on dit ici, je n'ai rien renié de mes origines, et je continue à sacrifier au culte des grands et petits vins de l'Hexagone. La différence avec bon nombre de mes mes confrères restés au pays, c'est que mon culte n'est plus du tout exclusif.

J'ai découvert, non seulement les vins du Nouveau Monde, mais aussi les vins de notre vieille Europe - Italie, Espagne, Suisse, Portugal, Hongrie, Autriche, Allemagne, Grèce, Roumanie... Je pratique donc l'Europe dans le verre, ce qui n'est pas la manière la plus désagréable de s'initier à la diversité de notre nouvelle et grande maison commune.

Qui voudrait vivre dans une seule pièce, même dans la plus belle chambre à coucher, quand il peut avoir un 27 pièces?

A Metz, trouver un vin luxembourgeois relève toujours de l'exploit; mais ici, à Bruxelles, le monde du vin est  maineanant à chaque coin de rue.

Je souhaite à mes amis restés en France le même plaisir, la même aventure. Ce n'est pas gagné d'avance... Comme je l'écrivais voici quelques jours, les importations de vins augmentent en France; mais il ne s'agit pour l'instant que de gros rouge qui tâche. Pas de quoi donner aux Français le goût de la différence.

Je ne veux pas faire de mon parcours une généralité, mais je pense qu'on gagne toujours à s'éloigner du nid, ne serait-ce que pour en redécouvrir les agréments.

Mon amour des Bourgognes, des Côtes du Rhône, des vins de Loire, des vins du Midi, ne sort que renforcé de la comparaison avec les vins d'ailleurs; ils ne sont ni meilleurs ni moins bons - enfin, pas systématiquement; ils sont autres.

Avoir pu visiter des domaines au Chili, en Argentine, en Afrique du Sud, mais aussi en Allemagne, en Autriche, en Sicile, dans les Pouilles, dans l'Alentejo et au Priorat - des grands et des petits - m'a aussi permis de constater de visu que ces vignerons-là partagent l'essentiel avec leurs confrères français. Deux pieds, deux mains, deux yeux, un nez, une vigne, un sol et l'envie de bien faire (je parle des vrais vignerons), par delà les différences de réglementations, de coutumes, de langues.

A Langenlois, le pinot blanc s'appelle weissburgunder. A Beja, le tempranillo s'appelle aragonês. Ca change quoi?

Le vigneron de Curico, de Lujan de Cuyo, de Robertson, de Setubal, a tout autant le droit au respect que celui de Gevrey-Chambertin ou de Pauillac.

J'aime mon pays - sans doute d'une autre manière depuis que je le vois de l'étranger, mais je l'aime tout de même, et dans sa diversité.

Mais je déteste le nationalisme du vin, le protectionnisme, la mesquinerie des ignorants. Celle des cuistres qui soutiennent mordicus que Pessac-Léognan fait les meilleurs sauvignons du monde alors qu'ils n'ont bu que deux Sancerre dans leur vie, et pas un seul sauvignon chilien, autrichien, néo-zélandais.

Tout comme je déteste l'étroitesse d'esprit des commentateurs dits sportifs qui vous donnent tout juste le nom du vainqueur d'une épreuve, mais ont font des tonnes sur les états d'âme du seul Français engagé, qui a fini 6ème sur 7.

Pour terminer sur un sourire (un tantinet daté, mais résolument internationaliste), je vous donne le classement de l'épreuve de cyclisme sur route des Jeux de 1940, courue entre Amiens et Montrichard, le 12 mai.

1er: Vermietung, Otto (D) 6h 42 min 16 sec; Equipe Panzer (D)

2ème Zimmerfrei, Billig (D), 6h 42 min 15 sec; Equipe Feldgrau (D)

3ème ex-aequo: Apfelstrudel, Wolfgang, 6 h 42 min 17 sec; Equipe Anschluss (D)

3ème ex-aequo Wienerschnitzel, Amadeus; même temps; Equipe Anschluss (D)

3ème ex-aequo: Der Niebelungen, Ring; même temps; Equipe Wagner (D)

3ème ex-aequo: Ratzinger, Adolf; même temps; Equipe Frauenkirche (D)

 

Ca a tout de même une autre gueule que la kermesse du fast food qui vient de se terminer à Londres...

 

Cyclistes allemands.jpg

La photo des vainqueurs (Document Bundesarchive)

Commentaires

Excellent billet du jour, mon bon Hervé !

Et si on appelait « vin belge » sur les cartes celui produit par un compatriote ?
En voilà de la discrimination positive.
En fait, je n’en suis pas partisan.

Écrit par : Luc Charlier | 14 août 2012

Répondre à ce commentaire

Un autre commentaire


Hélas, le vrai vainqueur fut la machine industrielle étatsunienne, après tout.
Elle a pu s’appuyer sur le Plan Marshall comme Lance Armstrong sur US Postal.
Cela a ... dopé les ventes !

Écrit par : Luc Charlier | 14 août 2012

Répondre à ce commentaire

Bel article.... Je comprends bien mal ce "chauvinisme du vin" en Belgique ! Quand je présente mes vins tout commence bien, puis quand j'e précise que je suis producteur en Catalogne Espagnole, C l'étonnement, l'incompréhension, la stupeur, Ca se lit sur les visages.... Mais vous êtes "étranger", désolé on ne fait pas de vins étrangers dans notre établissement.... Vaut mieux le prendre avec le sourire et trouver des restaurateurs et:ou distributeurs pas trop obtus ! si, si il y en as !

Écrit par : Pagès | 14 août 2012

Répondre à ce commentaire

Utile rappel, ami Hervé. Battez-vous sur l'origine du vin, mais n'oubiez pas de rédiger votre étiquette en allemand. L'économie en Europe, c'est (presque) comme le football : ça se joue à 27, pas à 11, mais à la fin c'est l'Allemagne qui gagne. :-)

Écrit par : Florent Leclercq | 14 août 2012

Répondre à ce commentaire

Deutschland : bien sûr qu’ils comptent !

Je ne comprends pas le sens de cette remarque .... Du dépit ?
80 millions de personnes, et des bosseurs, et ayant le sens de la justice, beaucoup moins des passe-droits, comme la France.
Bien sûr que cela compte.
En plus, une langue splendide et qui ne file pas en quenouille, à l’inverse du français.
Et les meilleurs vins blancs au monde.
Vive l’Allemagne ... aussi.

Écrit par : Luc Charlier | 14 août 2012

Bravo Hervé. J'aurai voulu signer cela.

Écrit par : David Cobbold | 15 août 2012

Répondre à ce commentaire

David, Hervé n’est pas bégueule pour un sou.
Si tu le lui demandes, il te laissera signer l’article !
Quand j’étais encore consultant externe dans l’industrie du poison pharmaceutique, j’ai souvent rédigé des textes pour que les cadres sur le « pay-roll » les signent de leur nom. Comme une (modeste) partie de ce qu’on me payait pour cela revenait à de bonnes causes, j’ai ainsi servi le « bien commun ». Hi, hi !

Écrit par : Luc Charlier | 15 août 2012

je crois qu'il ne faut pas tomber dans l'industrialisation du vin. Je suis de plus en plus convaincu que les vins des vignerons vont reprendre le
dessus. Rien de tel . Dernièrement j'ai dégusté un vin de Chapoutier
que j'ai vin acheté à trois endroits différents même millésime, même AOC,
mais de qualité totalement différente . Par hazard je trouve une Guide
Hachette des Vins 2011 , il avait sorti ce vin , Michelin a été correcte ,
il a affiché le nombre de bouteilles présenté : 1.500.000 bouteilles .
Quelle belle cuve , énorme pour l'assemblage . Restons sérieux .
Prochainement aux Foires aux Vins 2012 Lidl sort son Bordeaux rouge vendu à 2,20 € dans toute l'Erurope . Je suis certain que toutes ces
centaines de milliers de bouteilles porteront la Médaille d'Or obtenue
cette année lors d'un Grand Concours . Là aussi le consommateur sera trompé.
Que faire ?
autre sujet , : les importations de vins rouge augmentent en France ,oui
mais cela reste correct . L'Espagne exporte énormément en Bulgarie ,
et la Bulgarie ne consomme pas de Vins Espagnol et officiellement n' en
n'exporte pas , cherchez l'erreur ?
Excellent week end à tous .

Écrit par : Roger Liégeois | 16 août 2012

Répondre à ce commentaire

Merci pour ce joli billet ! Internationalisme, suite et fin : j'ai passé une semaine en Angleterre pour visiter le vignoble du sud du pays, en juillet, pour Le Point. Là-bas, ils considèrent leur vin avec beaucoup de modestie, en s'excusant sans arrêt d'en faire et .... Pour autant, le vin anglais est bon, ou tout du moins net et sans defaut aromatique comme certains de nos rosés par exemple. Une belle leçon d'outre Manche pour nous autres toujours à faire la roue sur nos grands crus, en oubliant les autres vins, ceux qui font tourner la boutique !

Écrit par : Florence Kennel | 17 août 2012

Répondre à ce commentaire

Les commentaires sont fermés.