31 octobre 2011

Maîtres à boire

Hier, je vous parlais de Robert Parker (que je connais pas). Et même, je le citais. Ce qui m'arrive plus souvent qu'à lui (de me citer). Je ne suis pas envieux. Je ne publie pas de guide. Je ne suis l'avocat de rien.

François Mauss, qui me fait l'amitié de suivre ces chroniques et d'y apporter son grain de sel, me rétorquait qu'on a besoin de maîtres.

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Il est à toi, ce texte-là, à toi Papa qui, sans façons, m'as mis mon premier verre en main... (et merci à Georges B. pour la mélodie).

Sauf votre respect, je m'inscris en faux, en ce qui concerne la critique.

J'honore les bâtisseurs de cathédrales. Les poètes. Les romanciers. Les chanteurs-compositeurs. Les peintres. Les musiciens. Les danseurs. Les inventeurs. Les mathématiciens. Les chercheurs (et surtout les trouveurs). Mais je ne crois pas qu'il y ait des maîtres en matière de critique. Le maître, c'est celui qui crée, pas celui qui commente.

Comme journaliste, je rends compte. Comme dégustateur, je décris. Je ne cherche pas à faire école. Je ne crois pas que mes écrits entreront dans l'histoire. Et je trouverais incongru que mes opinions empêchent un vigneron de faire le vin qu'il aime. A fortiori, je pense que si les commentaires d'un Parker, d'un Bettane, d'un Johnson ou d'un Spurrier ont pu influencer un producteur dans sa façon de faire son vin, c'est que ce n'était pas vraiment un maître.

Un maître a son art, sa manière, sa conception de son oeuvre, et dans mon esprit, s'il s'en détourne, il n'est plus un artiste, à peine un artisan qui travaille sur commande et sur des plans qui ne sont pas les siens. Un vague exécutant.

Tout ce que j'ai pu écrire sur la qualité de son vin ne devrait pas plus compter qu'une plume dans la balance de son jugement.

Tant mieux si mes recommandations vous incitent à découvrir des vins. Mais je ne suis pas le créateur, je ne suis que le passeur. Et avec tout le respect que je dois à mes éminents confrères, toutes leurs descriptions, toutes leurs prises de position, toutes leurs imprécations, tous leurs palmarès ne valent pas un bon verre de vin.

A mon sens, ni l'ancienneté dans le métier, ni la notoriété ne leur donne une quelconque supériorité. Ils étaient là au bon moment, ils ont su sortir du lot, ils ont su parler à une génération qui était prête à les entendre. Ils ont une réputation, des affaires, du succès. C'est très bien.

Souvent, ils m'ont hérissé le poil. Les vignerons qu'ils recommandent ne sont pas toujours ceux que je préfère. Ils ont parfois orienté le consommateur, et même le producteur, vers des voies sans issue, comme l'extraction, la course au petit rendement, le degré. Et surtout, l'élitisme. Mais parfois, aussi, j'ai plaisir à les lire.

Bien d'autres qu'eux, sans doute, avaient le droit de s'exprimer haut et fort comme ils ont pu le faire. De jeter leurs anathèmes ou de distribuer leurs bons points comme on jette le riz à la sortie des mariages.

Nous ne les connaîtrons jamais, ces obscurs, parce qu'ils n'ont pas percé. Parce qu'ils  gardent leur avis pour eux. Ou parce qu'ils tiennent leur cour, non à Paris, à Bruxelles, à Londres ou à New York, mais à Erps-Kwerps ou à Lamotte-Beuvron.

Et il est un rôle plus discret, dans notre monde du vin, mais plus important à mes yeux que celui d’un «wine guru»: c’est celui de l’initiateur. Celui qui vous met votre premier verre en main. Et vous donne vos premiers émois, non en vous disant quoi ressentir, mais en vous expliquant un peu du pourquoi et du comment du vin. Merci Papa.

Malgré tout ce qui précède, j'ai un certain respect pour les grands noms de la critique quand ils mettent leur notoriété au service du produit.

Je les aime moins quand ils tendent à formater l'opinion. Et encore moins quand ils monnaient de manière éhontée, auprès des producteurs, les charmes de leur prose, ou plutôt, de leurs notes. Bref, je ne les adule pas.

Je n'ai pas de maître à penser. Pourquoi aurais-je un maître à boire?



00:49 Écrit par Hervé Lalau dans Etats-Unis, France, Vins de tous pays | Tags : vin, vignoble, critique, parker, bettane, spurrier | Lien permanent | Commentaires (14) | | | |

Commentaires

Ne soyez pas si modeste.

Même si vous ne souhaitez pas imposer vos idées (ce qui est fort louable) vous écrivez sur ce blog et donc vous pouvez influencer vos lecteurs.

Ces derniers peuvent bien sûr critiquer vos critiques, c'est leur droit.

Comme tout dégustateur, il m'arrive de temps en temps de découvrir un vin "extraordinaire" et j'ai alors la tentation ... de le dire au monde entier. Car je pense que tous les vrais amateurs de vins sont généreux et aiment partager leurs découvertes et leurs émotions.

Deux choses m'empêchent de le faire : le manque de talent (pour décrire mes impressions) et le désir de ne pas chercher à imposer mes goûts personnels. Comme beaucoup de vos lecteurs, je garde donc mes commentaires pour la famille ou les amis.

Je remercie toutefois tous ceux qui aiment le vin et me donnent le désir d'y goûter.

Merci donc à vous Robert Parker, François Mauss, Michel Bettane, Olivier Poussier, LPV et Hervé Lalau qui (au même titre que mon père,mon professeur d'oenologie, les vignerons, les cavistes ou les restaurateurs que j'ai rencontrés) , m'ont aider à découvir le monde merveilleux du Vin.

Vous n'êtes peut-être pas des "maîtres à boire" mais certainement des "aides à bien boire".

Écrit par : Philippe du Bois d'Enghien | 31 octobre 2011

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Merci pour cet article aux doux relents de "coup de gueule".
Je vous donne absolument raison! Il est difficile de remettre en cause la connaissance des pontes de la dégustation, mais c'est à eux de peser leurs propos et reconnaître la chance qu'ils ont d'être où ils sont, car combien d'amateurs possèdent aujourd'hui un niveau bluffant.
Sinon je tiens à introduire un terme qui n'apparaît pas assez souvent à mon goût et qui devrait bien souvent remplacer les termes jugement et critique, c'est le mot envie! Ce que personnellement j'attends d'un professionnel du milieu c'est qu'il me donne envie en proposant les vins qui lui tiennent à coeur.
Les professionnels que je lis et suis, ce sont ceux qui m'ouvrent de nouveaux horizons et me donnent envie, pas ceux qui jugent du haut de leur pied d'estale en se mettant eux en avant.
Et vous je vous lis!
Encore merci!

Écrit par : Nicolas Jeckelmann | 31 octobre 2011

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Alors, tu goûtes ou tu décris?

Et moi, mon commentaire, il ne mérite pas une réplique ? « Léon qui coule n’amasse pas Mauss ? » Blessure d’amour-propre, ego écorché, ô ivresse ennemie !
Si, Hervé, on a besoin de maîtres à déguster, absolument, au début de notre initiation. Mais il nous faut des pédagogues, pas des démagogues, des réclamologues, des catalogologues.
Deux approches différentes pour un même résultat :
(i) anno 1985 (environ), R. Goffart, Union des Grands Crus, salle près du Cercle Gaulois, s’adressant à un propriétaire : « Je n’aime pas beaucoup votre vin, Monsieur, pour telle et telle raison .... ». Et nous avons tous su pourquoi, avec civilité.
(ii) Idem, H. Van Hove, non loin du Domaine Provincial d’Huizingen (Terborght), à peu près à la même époque, s’adressant à l’un des 50 vignerons de l’Entre-Deux-Mers présents : « C’est vraiment dégoûtant, ce que vous produisez, pour telle et telle raison. Je vais vous donner l’adresse d’un bon oenologue, il y en a dans votre région ! ». Moins de civilité mais tout autant de détails dans l’analyse.

Écrit par : Luc Charlier | 31 octobre 2011

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A M. du Bois d'Enghien.
Merci pour votre commentaire.
Moi, je suis journaliste et aux futurs journalistes, à mon époque, on apprenait qu'ils devaient s'effacer derrière leur sujet. Alors oui, pour moi, la modestie reste de mise, mais mise au service de ce qu'on décrit.
Evidemment, les choses changent et il est tellement tentant de croire que son opinion peut faire changer les choses. J'ai cette vanité, par moments, quand il s'agit des règles absurdes qui encadrent le vin, règles hypocrites, aussi, que tant de gens contournent. Mais pour ce qui est de mon goût du vin, au nom de quoi l'imposerais-je au producteur?

Écrit par : Hervé LALAU | 31 octobre 2011

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Mon avis issu de mon propre vécu:
* Je n'ai pas de souvenir d'enfance lié au vin....ma première expérience remonte je pense à ma communion solennelle...
* Ma curiosité du vin m'est venue naturellement suite à mes études agro-alimentaire...et une passion particulière pour les sciences de la fermentation.
* Mes 1ers maîtres ont été: Robert Goffart et A Michiels (CERIA -Bruxelles) qui ont fait EXPLOSE l'envie d'en connaître davantage.
* ensuite, l'étude de l'art de la dégustation basée sur l' analyse descriptive structurée du vin. Je considère que la dégustation ou analyse sensorielle est un instrument de mesure analytique qui a autant de valeur q'une analyse chimique pour autant que l'on SOIT SUFFISAMMENT ENTRAINE!! J'ose espèrer qu'après 25 ans de pratique intensive de l'analyse descriptive, je suis arrivé à un niveau acceptable....?! J'ai d'ailleurs développé un "aide mémoire" de dégustation que beaucoup de dégustateurs néophytes apprécient (Voir mon blog). Emile Peynaud et Pierre Casamayor m'ont beaucoup aidé également grâce à leurs très bons ouvrages sur l'art de la dégustation.
* Je suis aujourd'hui blogeur non pas par "égo excentricité" , mais comme je l'ai déjà dit, pour l'envie du partage de mes propres émotions et mes propres expériences. Mais comme dit Philippe du Bois d'Enghien, l'école du vin est avant tout une école d'humilité...!!
La curiosité me poursuit inlassablement; la notion de terroir ma passionne . Je veux sortir cette notion de son aspect mythique, c'est pourquoi,l'oeno-géologie devient mon centre d'intérêt majeur....in-fine,beaucoup de satisfaction en perspective

Écrit par : Gosselin Jean Noël | 01 novembre 2011

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Je goûte ton commentaire Léon, mais je n'amasse pas mousse (en parlant d'une bonne bière que j'ai subitement envie de m'offrir pour me changer du vin...). Dire à un viticulteur pour quelle raison on n'aime pas son vin passe encore (c'est parfois parce qu'on a mal digéré ou mal baisé la veille), à condition de lui dire pourquoi, certes (le plus souvent parce que nous avons un ego sur dimensionné), mais surtout ne pas aller lui dire "comment" faire pour que ce soit bon comme j'entends trop souvent certains confrères le suggérer. En revanche, le questionner sur le "comment" du pourquoi ce n'est pas génial relève là de la saine curiosité que nous devrions tous avoir comme le dit fort bien Jean-Noël. Encore que toi, tu peux parler d'égal à égal avec un vigneron, mon Léon, vu que tu fais partie de la caste ! Est-ce la curiosité qui t'a poussé jusque dans le chaud bouillonnement du raisin en fermentation ? Bref, tu as ma tourné me semble-t-il...

Écrit par : Michel Smith | 01 novembre 2011

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Si tant est que l'on puisse avoir des "maîtres à boire", pour quelle obscure raison faudrait-il les chercher du côté des critiques, ces gens qui cherchent à se donner plus d'importance que les vignerons et/ou les produits dont ils sont censés parler? Ce sont essentiellement des conseillers dont on recherche la bonne parole au début, lorsque l'on manque de repères, mais ils sont loin d'être les seuls (je pense notamment aux cavistes et aux sommeliers, lorsqu'ils font bien leur travail). Mais les premiers à avoir quelque chose à nous apprendre du vin, ce sont quand même les vignerons eux-mêmes, qui connaissent leurs vins, leurs vignes, leurs terroirs. Tout cela peut manquer d'objectivité, mais, au fond, on s'en fout un peu. Vive la subjectivité! Ce qui importe, c'est de comprendre (ou pas) ses choix et de les approuver (ou pas). Et puis après, il faut goûter. Et ne s'en remettre aveuglément à aucun maître, juste prendre à droite à gauche ce qui semble intéressant.

Écrit par : olif | 01 novembre 2011

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Sur cette image votre père a des faux airs de John Updike - pas mal; compliments pour votre article. Un maître ne vaut que par les moyens qu'il donne à ses élèves de s'affranchir de son enseignement comme de toute forme de domination. Aveugle ou découvert, alors peu importe.
"L'homme, à certaines heures, est maître de son destin. Nos fautes, Cher Brutus, ne sont point dans nos étoiles, mais dans nos âmes prosternées." Shakespeare, Jules César

Écrit par : If | 01 novembre 2011

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Très beau, If, et très juste. Et merci pour Papa qui nous regarde peut-être de Là-Haut.

Écrit par : hervé Lalau | 01 novembre 2011

Des calles à Eyqual

@Michel : « d’égal à égal » ... Je ne me pose jamais le problème en ces termes. Some animals are more equal than others, says Comrade Napoleon....
Simplement, il y a des personnes qui peuvent – ont pu – faire avancer ma connaisance, d’autres beaucoup moins.
Il y a des vignerons qui font le vin par habitude, sans vraiment savoir ce qu’ils font, et parfois ils réussissent bien (rarement). Il y a la foultitude des autres qui possèdent une expérience que j’aimerais partager. Et puis il y a tous les fâcheux – TU AS 1000 FOIS RAISON - qui nous expliquent comment ils feraient s’ils étaient à notre place. Mais voilà, ils ne sont PAS à notre place et feraient bien de rester à la leur. Toutefois, connaître l’avis du consommateur, ses goûts et son ressenti, c’est TRES important.
Quant à la curiosité Michel, une des qualités essentielles de l’être humain, nous en sommes pourvus toi et moi. J’ai l’habitude de dire de mes amis qu’ils cherchent à tout moment ce qui pourrait rendre la vie intéressante, dans le désert, dans une ville, dans un lit, sur un trottoir, au restaurant, dans une conversation. Sans la curiosité s’installe toujours la morosité. Oui, je suis un insatiable curieux. Nous dirions : « Curieuze mosterdpot » à Gand. (variante « mostelpot », c’est la même chose).

Écrit par : Luc Charlier | 01 novembre 2011

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La moutarde de Gand, Michel, étant une des meilleures du monde si on en trouve encore - on dit même que c'est une duchesse d'origine gantoise qui l'aurait apporté à Dijon, capitale des Ducs de Bourgogne (et oui, à l'époque, la Flandre était bourguignonne).
Mosderdpot = pot à moutarde

Écrit par : Hervé LALAU | 01 novembre 2011

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Pardon, Mosterdpot, pas Mosderd

Écrit par : Hervé LALAU | 01 novembre 2011

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Merci les gars... Ça commence à me monter au nez !

Écrit par : michel Smith | 01 novembre 2011

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Pour les belges imbibés des 2 cultures....nous sommes tous (en tout cas, les meilleurs d'entre nous...)...: "curieuze neuzen"...!

Écrit par : Gosselin Jean Noël | 02 novembre 2011

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