27 septembre 2011

Mauvaise année, pas d'AOC?

Si les responsables d'AOC daignaient lire mes chroniques, je pense que celle-ci ferait débat. Mais ils ont certainement mieux à faire.

Cette année, évoquant Bordeaux, mes confrères de Decanter parlent d'un "retour à la réalité" après plusieurs millésimes d'exception, mais pas toujours faciles à vendre. Decanter parle bien sûr des crus qui flambent, pas de la "base vigneronne".

Plus prosaïquement, cette "base" vinifie ce qu'elle peut, du mieux qu'elle peut. Ceux qui ont bien soigné leur vigne toute l'année, et ceux qui ont bien trié le raisin à l'arrivée auront les meilleurs résultats. C'est ce qu'on appelle un millésime "de vigneron", un millésime où les décisions de l'homme font toute la différence. Mon copain Bernard Sirot m'indique que chez lui, au Château Closiot (Barsac), la récolte 2011 sera superbe... mais toute petite, car il y a pas mal de pourriture grise.

Montrachet 2008.jpg

Montrachet septembre 2008... pas que de belles grappes (photo H. Lalau)

Et le terroir, me direz-vous? Oh, il est là, même dans la pourriture grise, don de la nature et du climat au même titre que les graves ou les argiles du sol. Mais c'est un aspect du terroir qu'on évoque rarement, celui des aléas climatiques; et de la difficulté qu'il y a à faire murir certains raisins en limite de leur zone de culture, ou sur des sols peu favorables, lors des petites années.

Il est encore trop tôt pour dire comment sera le millésime 2011; ce sera sans doute très contrasté, selon les régions, et surtout selon les vignerons. On ne peut pas généraliser.

Mais je repense à 1984, à 1987, ce qui  m'incite à ruer à nouveau dans les brancards de la réglementation.

Vous connaissez mes réserves vis-à-vis des AOC fourre-tout (notamment régionales). Mais un autre aspect mérite réflexion: ne devrait-on pas déclasser certaines AOC lors des mauvaises années? Les rétrograder, les suspendre, afin de ne pas décrédibiliser la mention? Le cabernet peut-il vraiment murir tous les ans partout à Bordeaux? Et le pinot à Nuits?

J'entends déjà le rugissement des mécontents, de tous ceux qui possèdent des parcelles en appellation, et pour qui une telle suggestion équivaut à un crime de lèse-majesté.

Moi, je me mets à la place du consommateur qui pense à tort ou à raison avoir droit à la même garantie de qualité que représente la mention l'AOC sur l'étiquette, quelle que soit l'année. Ce n'est pas moi qui ai dit que l'AOC était un signe de qualité: c'est l'INAO-Q. Q pour Qualité.

Après tout, certains producteurs choissisent de ne pas produire leurs grandes cuvées lors des mauvaises années. Mais c'est une décision personnelle. C'est tout à leur honneur, mais pourquoi une telle élégance, une telle modestie vis-à-vis de la nature ne s'imposent-elles pas plus largement? Pourquoi le déclassement n'est-il pas prévu à l'échelle d'une appellation entière, dans les textes? Pourquoi l'AOC, une fois décernée, devient-elle une sorte de droit acquis, non révocable?

Je peux proposer un article spécial, si vous voulez:

Art 3 alinéa 12, petit b) "Dans le cas où les conditions climatiques ne permettraient pas d'obtenir la qualité minimale attendue des vins de l'Appellation et/ou la typicité de ses produits, conformément au lien au terroir, la production sera déclassée en vins IGP de l'aire correspondante".

Pour estimer la récolte, bien sûr, on demanderait à un organisme indépendant de relever les niveaux d'alcool potentiel (naturel), le taux de pourriture dans les raisins, etc... Bref, on ferait respecter par tous le niveau d'excellence qu'on peut attendre d'une AOC

J'ai l'impression au contraire que dans les petites années, on abaisse encore le niveau d'exigence habituel, en arguant des problèmes climatiques. 

Mais bon sang, le consommateur, lui, n'a pas à abaisser ses exigences qualitatives parce qu'il y a de la pourriture, ou que l'on manque de soleil, ou qu'on récolte sous l'averse. Il ne doit pas être considéré comme une variable d'ajustement.

Il a droit à la qualité que lui "vend" la mention d'origine, puisqu'on lui serine depuis des années que cette origine symbolise une différence, et une supériorité par rapport aux vins non AOC.

Et qu'on ne me dise pas que le prix est la variable d'ajustement: la solution qui consisterait à brader  encore plus de l'AOC parce que le vin serait moins bon, ne ferait que casser un peu plus son image.

Revenons aux textes, d'ailleurs. Les mauvaises années permettent-elles aux producteurs de respecter le fameux lien au terroir? Les raisins récoltés trop tôt par peur des poussées de botrytis, les raisins récoltés pourris, les cuvées surchaptalisées, les cuvées cryoextraites ou osmosées, j'en passe et des meilleures, tout ça ne me semble pas de nature à mettre en évidence le lien au terroir. La réforme des AOC, les contrôles en amont et en aval mis en place dans le cadre des nouvelles ODG vont-ils changer la donne? Je ne demande qu'à y croire. 2011 semble l'année idéale pour le vérifier sur pièces.

Mais je parle de l'AOC. Il n'y a pas que l'AOC. Que deviennent les classements, dans ces années défavorables? Il y aura-t-il autant de Crus Classés à Saint Emilion pour le millésime 2011 que pour le millésime 2010? Autant de Crus Bourgeois du Médoc? In Bureau Veritas?

Vous l'avez compris, je rêve d'une mention qui sanctionne des conditions objectives de qualité. Je crois que je vais pouvoir rêver longtemps.

En attendant, je bois... pour oublier. Promis, demain, on parle d'une belle découverte...

 

 

 

 

 

 

00:05 Écrit par Hervé Lalau dans France | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note |

Commentaires

Travail délicat et difficle que de suspendre une AOC quand l'année le justifierait.
Tout simplement parce que nous sommes arrivés à un tel niveau de technicité et de travail que même dans ces années difficiles où cette suspension serait légitime, il y aura toujours une poignée de grand faiseurs qui auront réussi. Et là, ce serait injuste quelque part de les pénaliser.
Ceci dit, la notion même d'AOC étant devenue si vague et si peu porteuse de signification "qualité", cela reste plus une discussion de salon devant la montée irrésistible des noms de domaines, plus importants, pour leurs réussites, que les noms des AOC qu'ils produisent.

Écrit par : mauss | 27 septembre 2011

Répondre à ce commentaire

Oui, difficile et délicat travail, ce sont les mots huttes. Mais pas tellement plus, à bien y réfléchir, que le vôtre, M. Mauss, quand vous devez révéler les résultats de vos dégustations et remettre en question des classements très fatigués...

Écrit par : Hervé Lalau | 27 septembre 2011

Répondre à ce commentaire

Je voulais dire "mots justes" mais ce =$ù* de correcteur automatique a écrit "huttes" à ma place. Ah elle est belle, la société post-informatique!

Écrit par : Hervé Lalau | 27 septembre 2011

Répondre à ce commentaire

Je suis d'accord avec toi....mais bien sûr probablement irréaliste. J'ose avouer publiquement (mais cela ne fait pas plaisir aux vignerons) qu'en ce qui concerne ma cave de garde et mes vins du bordelais et de Bourgogne...je n'achète plus que les bons millésimes mais chûût car ils n'aiment pas ce genre de comportement!!!

Écrit par : Gosselin Jean Noël | 28 septembre 2011

Répondre à ce commentaire

ça se fait déjà, pourtant. A Château Chalon.

Écrit par : olif | 28 septembre 2011

Répondre à ce commentaire

Intéressant, Olif. Et qui décide?

Écrit par : Hervé LALAU | 28 septembre 2011

Répondre à ce commentaire

Une commission, comprenant des vignerons et des membres de l'Inao. Il y a un suivi régulier des parcelles pouvant prétendre à l'appellation, des prélèvements réfractométriques au moment des vendanges (si le degré est inférieur à 12,5 au moment des vendanges, il n'y aura pas de Château Chalon, comme en 2001) ainsi que des dégustations d'agrément à la mise en bouteille.
Tout est là: http://chateauchalon.free.fr/decret.htm
Un refus d'agrément n'interdit nullement d'élaborer du vin jaune, par contre, qui sera alors commercialisé en Côtes du Jura. Le bon vigneron décidera souvent alors de ne pas produire de vin jaune cette année-là, mais uniquement du vin blanc de savagnin.

Écrit par : olif | 28 septembre 2011

Répondre à ce commentaire

Et bien, voila des vignerons qui ont pris en main leur destin, qui gèrent leur image.
C'est donc possible. Mais qu'attendent donc les autres!?

Écrit par : Hervé Lalau | 28 septembre 2011

Répondre à ce commentaire

Oui, c'est possible, mais est-ce pour autant que tous les vins de Château Chalon produits chaque année sont bons? L'obligation de moyens devrait effectivement être de mise mais l'obligation de résultat peut-elle être exigée? Déjà qu'en 2001, certains regrettent de n'avoir pu produire de CC, parce qu'ils estiment que leur vin jaune de Côtes du Jura n'est pas si mal que ça...

Et pourquoi un "petit millésime" ne pourrait-il pas revendiquer son origine, finalement?

Écrit par : olif | 28 septembre 2011

Répondre à ce commentaire

Ben pour moi, parce que le lien au terroir n'existe plus quand les raisins récoltés sont trop inférieurs à la norme. les vins qui en sont issus n'expriment plus rien, d'autant que pour les vinifier, bien souvent, on les a édulcorés.
Et puis aussi, mais c'est un autre débat, parce que l'AOC se veut à présent signe de qualité (ce qui n'a plus grand chose à voir avec l'origine).

Écrit par : Hervé LALAU | 28 septembre 2011

Répondre à ce commentaire

Mon che Hervé, merci de cet article que j'ai commenté ici dans cet article sur le site Internet de l'A.I.S. Association Italienne des Sommeliers:
http://www.aisitalia.it/annate-dei-vini-qualit%C3%A0-ineccepibile-ogni-anno-di-declassare-non-se-ne-parla-in-francia-invece%E2%80%A6.aspx

Écrit par : Franco Ziliani | 30 septembre 2011

Répondre à ce commentaire

Écrire un commentaire