01 septembre 2010
Desseauve et les blogs de vin
Nos excellents confrères de Vitisphère ont interviewé Thierry Desseauve, qui vient de publier avec Michel Bettane son nouveau guide de vin. Une question a retenu mon attention: celle qui concerne les blogs de vin.
Vitisphère: On parle de démocratie participative sur Internet contre la tyrannie des experts: pensez-vous qu’il y ait concurrence entre un expert et des blogs ?
Thierry Desseauve: "Ce sujet qui m’a beaucoup fait réfléchir. D’une part, on a assisté au cours des dernières années à une vraie remise en question des experts, pas uniquement dans le vin. Par leur faute à eux tout d’abord: beaucoup se sont enfermés dans une tour d’ivoire en oubliant qu’ils avaient des clients, comme tout le monde, et que leur premier client c’est leur lecteur. Dans certains secteurs, pas dans le vin, heureusement, des experts sont au cœur de véritables catastrophes, je parle des experts économiques et notamment bancaires, qui ont détruit toute confiance dans leur jugement et ont donc réduit à néant la notion d’expertise dans leur secteur.
D’autre part, depuis dix ans, on observe sur Internet le développement incroyable de la blogosphere, des réseaux sociaux, des avis de consommateurs… Ce mouvement est porteur de beaucoup de bien et de beaucoup de mal. Par exemple, dans ce guide, un de nos collaborateurs principaux, Thierry Meyer, est clairement issu de ces communautés de passionnés. Nous étions épatés par la pertinence de ses interventions sur des forums depuis 2001: quand nous avons voulu relancer le guide, nous avons tout naturellement fait appel à lui. Internet a ainsi permis à des passionnés d’émerger, de faire valoir leur parole: combien de Bettane, dans les années 70, n’ont pas pu sortir de l’ombre faute d’habiter à Paris et de fréquenter les bons réseaux? Mais il n’y a pas que du bon: trop de ces passionnés s’expriment avec une violence verbale effarante pour défendre des positions d’ayatollahs, avec la prétention d’imposer des avis tranchés, sur des vins qu’ils ont goûté une fois. Quand on les rencontre en personne, on peut avoir la surprise de découvrir des gens très doux dans la vraie vie qui deviennent des Torquemada* dès qu’ils allument leur ordinateur…
Enfin, il y a une chose que l’on constate dans tous les systèmes reposant sur les seuls avis du consommateur: si ces avis ne sont pas guidés, ils deviennent vite illisibles. Regardez tripadvisor, pour sortir du vin : vous cherchez un hôtel, vous lisez trente avis et aucun ne va dans le même sens, parce que tous ces consommateurs sont allés à l’hôtel avec des attentes différentes et ont perçu différemment la façon dont l’hôtel y a répondu. On retrouve cela sur des sites comme cellartracker.com d’Eric LeVine : sur un vin donné, on a pléthore d’avis et des commerciaux qui sont là en sous-marin pour vanter les mérites de leur employeur.
Je suis intimement persuadé que l’avenir c’est un tandem consommateur + expert, avec des règles et des garde fous précis. Dans un panel de consommateurs où tout le monde est à égalité, il y aura toujours une forte tête pour dominer les débats et imposer son point de vue, alors que si un expert reconnu est à la table, il pourra faire parler tout le monde et dégager un consensus, recueillir les avis des consommateurs, qui ajoutent à son expertise technique, et se nourrir de ces réflexions.
Dans un esprit de communauté, il y a beaucoup à faire sur Internet. C’est compliqué, avec beaucoup de choses à réinventer. Mais pour moi, l’époque et l’avenir vont à ce duo entre consommateur et expert."
Thierry Desseauve a juste oublié un cas de figure: celui du journaliste blogueur, comme moi. Un type qui, idéalement, combine le meilleur des deux mondes. Mais j'excuse Desseauve, car duo ou pas, je n'ai pas la grosse tête.
Ah, au fait, je ne prétend guider personne. Ni Duce ni Führer. C'est sans doute pour ça que je ne me considère pas comme un expert, mais comme quelqu'un qui rend compte. Un journaliste, je crois que ça s'appelle.
07:47 Écrit par Hervé Lalau dans Vins de tous pays | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note
| Tags : blogs, vin, vignoble, desseauve |



Commentaires
A bientôt j'espère !
Écrit par : laurentg | 01 septembre 2010
Répondre à ce commentaireMon fils aîné (le « -Jo- » dans Cuvée Jolo) a une formation de journaliste. On lui aurait appris, et j’ai entendu soutenir cette thèse des dizaines de fois par les plumitifs, qu’un « vrai » journaliste doit pouvoir rendre compte de n’importe quoi, sans spécialisation particulière. Votre métier serait d’aller voir, d’interroger, puis de pouvoir pondre un papier adapté au niveau du lectorat. C’est une thèse.
A l’opposé, j’aimerais moi qu’un journaliste connaisse déjà le sujet qu’il aborde avant d’aller à la pêche aux infos, sans bien sûr se départir de son objectivité une fois qu’il a obtenu ces renseignements supplémentaires.
Pour les traducteurs, c’est un peu semblable. Il ne s’agit pas seulement de produire une belle phrase (technique de traduction), il faut aussi qu’elle colle au message et à l’esprit du sujet traduit (connaissance générale).
Écrit par : Luc Charlier | 01 septembre 2010
Répondre à ce commentaireEt au fait, j'adore les blogs.
Écrit par : Hervé Lalau | 01 septembre 2010
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Alain Leygnier | 01 septembre 2010
Tu cites – est-ce par hasard ? – les 4 buts de ton métier : pour informer et pour découvrir, il faut faire le travail d’investigation ; pour faire réfléchir et susciter l’intérêt , il faut avoir les connaissances de base.
Si on se limite aux deux premiers, on est « reporter » et on laisse les gens se débrouiller pour les explications. Si on se cantonne (tu ris ?) aux deux derniers, on est surtout « manipulater » (le « u » est oublié volontairement, pour faire joli). Quand le tout est présent, on devient journaliste.
Quant au détaxeur de Loréal et à l’étalon de réforme du FMI, il ne me déplaît pas que certains les égratignent.
Ce qui gêne dans la vision de Desseauve, c’est que l’expert c’est forcément lui ou l’un des siens. Combien de psychiatres désignés comme « expert » auprès des tribunaux ne sont-ils pas de grands psychopathes eux-même ? Combien d’experts ne se sont-ils pas contredits dans les affaires du sang contaminé ? Combien d’experts n’ont-ils pas examiné des bribes d’ADN d’Yves Montand ou les impacts de balle dans la nuque de JFK ?
Écrit par : Luc Charlier | 01 septembre 2010
Répondre à ce commentaireBon nombre de machines réalisant l’identification précise des bactéries retrouvées dans les échantillons de patients fonctionnent sans intervention humaine suivant un programme fréquemment appelé « expert system », qui interprète les analyses – réactions chimiques pour la plupart - réalisées. Idem pour celles testant la sensibilité aux différents antibiotiques (« l’antibiogramme »). Et bien, « l’expert system » se trompe souvent et ... c’est un laborantin ou un microbiologiste qui le corrige.
Du coup, certains fabricants ont même conçu des « advanced expert systems », un peu comme Terminator II. Pas con, non ?
Écrit par : Luc Charlier | 01 septembre 2010
Répondre à ce commentaire(HAL, système expert de dernière génération, 2001, Odyssée de l'Espace)
Écrit par : Hervé Lalau | 01 septembre 2010
Répondre à ce commentaireI, Spartacus, walking on those paths of Glory, fear and desire with my eyes wide shut that you, my Lolita, my very Dr Strangelove, shan’t be the killing of me. Your killer’s kiss will always be a’ shining, as if Barry London had launched a clockwork orange to attack my full metal jacket in its long space Odyssey.
Écrit par : Luc Charlier | 01 septembre 2010
Répondre à ce commentaireDéfinition :
Sujet qualifié ou personne compétente qui, par son expérience, est capable d'effectuer individuellement ou dans un jury, l'analyse ou l'évaluation sensorielle d'un produit donné.
http://www.granddictionnaire.com
Il y a aussi spécialiste, ou encore journaliste spécialisé.
M. Desseauve fait tout de même des observations intéressantes : passionnés, violence, ayatollahs, anonymat, pléthore d'avis...
Écrit par : Marc André Gagnon | 01 septembre 2010
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Hervé Lalau | 02 septembre 2010
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Michel Smith | 02 septembre 2010
Répondre à ce commentaireDe toute façon, pour moi, le vin, c'est une affaire personnelle, passionnelle et subjective - surtout le mien;-), mais aussi les autres, donc j'aime bien en discuter avec des personnes, qui ne croient pas avoir la science infuse - un verre de bon entre nous deux - par clavier interposé ou plus, si affinité... vive les blogs!
Écrit par : Iris | 02 septembre 2010
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