23 avril 2009
Vins naturels
J’ai participé avant-hier à une dégustation insolite : 27 vins dits «nature» nous étaient présentés sur la jolie terrasse du Ventre Saint Gris. C'est In Vino Veritas qui organisait.
Ce type de vins (on parle aussi de vins naturels) a déjà fait couler beaucoup d’encre.
Rappelons l’idée de base: le vigneron s’interdit de recourir à des méthodes industrielles, et notamment à l’ajout de soufre (antioxydant couramment employé dans la vinification conventionnelle)– ou le limite à des doses très faibles (moins de 50 mg/l). Dans le cas de vendanges exceptionnellement saines, il s’en passe totalement.
A noter qu’on ne peut, à proprement dit, parler de vin sans soufre, mais plutôt de vin sans soufre ajouté; car le vin développe lui même des sulfites à la fermentation (dans une très faible proportion, il est vrai).
Une double finalité
La philosophie du vin naturel revêt au moins deux aspects:
1° respect de la nature - les vignerons «naturels» sont généralement des partisans de l’agriculture biologique, voire biodynamique. Mais pas toujours, les frontières restent assez floues. En tout cas, ils sont «à l’écoute de leurs raisins», et cherchent à préserver l’aspect vivant du vin et la pureté de son fruit ; aussi voient-ils dans le soufre un produit industriel à éviter. De même, ils ne chaptalisent pas, et ne recourent pas aux machines à vendanger.
2° respect du consommateur.
Le soufre n’a pas que des vertus – on sait qu’il provoque des maux de tête (on pense notamment aux blancs moelleux abondamment sulfités) ; mais certaines personnes développent même de véritables allergies; non au soufre, lui même, mais plutôt aux protéines que sa présence génère dans le vin. Avec comme résultante, par exemple, des rhinites et sinusites chroniques, de l’urticaire, de l’eczéma, des problèmes articulaires... soufre et douleurs, en quelque sorte.
Les vins naturels sont censés offrir une meilleure buvabilité et partant, plus de convivialité. En corollaire, leur conservation étant plus limitée dans le temps que les vins conventionnels, mieux vaut les boire rapidement après ouverture – ce qui incite aussi à la convivialité.
A l’autopsie
Tout ceci me paraît éminemment sympathique. Expliqué par Jérôme van der Putt (l’auteur du livre « Du Vin bio au Vin Naturel », qui n’est ni pontifiant, ni sectaire, mais qui cherche simplement une nouvelle voie pour apprécier le vin, c’est même diablement séduisant.
L’écouter fut un vrai plaisir.
Le hic, c’est que les vins dégustés hier ne m’ont pas plu. Ce qui n’aurait rien de rédhibitoire (qui suis-je pour imposer mes goûts, ce n’est pas là le rôle du journaliste), s’ils n’avaient montré, en blanc comme en rouge, une fâcheuse propension… à se ressembler. Difficile de reconnaître un cépage ou un terroir quand les notes de jus de pomme et de levure de bière envahissent le nez de la plupart des vins - sans parler de certains goûts terreux franchement dérangeants. Sur eccevino, où il vient de consacrer une chronique aux vins naturels, mon ami David Cobbold parle de purin. Il faut que je passe une journée à la ferme un de ces week-ends.
On n’ose parler de défaut, puisque cela semble fait partie intégrante du «concept», mais on y pense parfois très fort ; et puisqu’il s’agit dans la grande majorité des cas de vins d’AOC, et à fortiori élaborés par gens qui prétendent respecter le produit, donc leur terroir, on est un peu déçu de ne pas le voir mieux transparaître dans le vin. Jérôme ne se pose plus la question, il dit avoir fait le tour du système AOC des cépages, des terroirs; il privilégie son plaisir de buveur. C’est un point de vue.
Rééducation ?
Il serait trop facile de régler en quelques lignes le sort des vins naturels, sur la foi d’une seule dégustation. Le concept est intéressant. Sans doute fait-il appel à la part d’émotion qui dort en tout dégustateur, autant qu’à son palais ou à son intellect. Quoi qu’il en soit, sauf à afficher la mauvaise foi des fanatiques, on ne peut, sous prétexte de naturalité, obliger les gens à boire des vins mal faits.
Alors, faut-il rééduquer son palais ? Faut-il saluer un exercice de style ? Doit-on accorder aux vignerons naturels le temps de se régler ? Je n’ai pas la réponse.
C’est en tout cas une tendance alternative dans le monde du vin. Même si elle ne me séduit pas aujourd’hui, elle a son public, aussi respectable qu’un autre, après tout.
Vive la pluralité! Vive la buvabilité ! Mais attention à ne pas aboutir à l’effet inverse à celui recherché: le «sans soufre ajouté» ne doit pas devenir un facteur de standardisation technologique !
Bon, j'ai quand même apprécié quelques vins dan sle lot:
-"Préambulles" (Vin Mousseux Brut), de Causses Marines
-"Les Bonnes Blanches" (Anjou blanc 2007), de Mosse
-Alsace Pinot Blanc 2005, de Pierre Frick
-Les Chalasses Marnes Bleues (Côtes du Jura 2006), de Gavenat
-La Dilettante (Vouvray sec 2007), du Domaine Breton
-"Riz" (Vin de Table de France), 2007, de Causses Marines
-"Bomparet" (Côtes du Rhône 2006), Matthieu Dumarcher
Les vrais amateurs (ou tout simplement ceux qui aiment apprendre) pourront étancher leur soif toute naturelle dans le prochain In Vino Veritas, où Bernard Arnould consacrera un dossier complet à cette dégustation, et plus largement, au phénomène des vins naturels.
06:57 Écrit par Hervé Lalau dans Vins de tous pays | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note
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Commentaires
C'est vrai que c'est difficile de trouver des bons vins sans soufre mais ça existe! Et surtout, attention au vins dit naturel...un travail à la vigne s'impose...et ce n'est pas toujours le cas.Un vin naturel avec 5 résidus de pesticide, moi, ça me dérange un peu, beaucoup, même!
Écrit par : Isabelle | 23 avril 2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Hervé Lalau | 23 avril 2009
Répondre à ce commentaireMais la liste des vins, qui vous ont plu dans cette dégustation montre quand même des noms connus de bons vignerons - peut être une explication, pour la différence:-)
D'ailleurs: gouté il y a peu un Moulin à Vent "[b]naturel[/b]" des [b]Côtes de la Molière[/b] (2007), qui ne montrait pas "des notes de jus de pomme et de levure de bière", mais énormement de fruit, frais à croquer:-).
Écrit par : Iris | 23 avril 2009
Répondre à ce commentaireJe vous communique une adresse de vin naturel en Suisse : le domaine Mythopia, à Arbaz (VS).
J'en ai parlé sur Vins-Confédérés récemment, et j'irai au courant du printemps rencontrer Hans-Peter Schmidt, son "géniteur". Mais, au-delà de la question du vin naturel, il y a aussi l'intérêt de promouvoir un vignoble en biodiversité. (Excellent site internet à consulter. Il est en lien dans mon article).
cordialement,
Laurent
Écrit par : Laurent | 23 avril 2009
Répondre à ce commentaireBon, pas le temps de répondre en détail, personne n'est obligé d'apprécier les vins naturels, mais surtout vive la diversité des approches ...
Hervé, pour info, ce n'est sans doute pas la cuvée "Riz" de Causses marines, mais "7 sous riz", car c'est de la syrah ;-)
Écrit par : LaurentVinature | 24 avril 2009
Répondre à ce commentairePour tout ceux qui aiment déjà le vin naturel, et pour ceux qui veulent découvrir, le weekend- prochain une bonne séléction de vignerons à Alost. Apprecier le vin naturel est un procès peut-être lent, mais une fois apprécié très difficile à revenir vers le conventionnel... Un dégustant un peu plus, il y a quand-même des différentes styles.
Écrit par : Tom | 25 avril 2009
Répondre à ce commentaireVoici ce qu'avait écrit notre partenaire Pierre Citerne lors de la dégustation d'un vin naturel :
Mâcon-Villages : Domaine Valette 2006 - 30/6/09
DS14,5 - PC15,5/16 - LG14 - PR14,5 - MF14,5 - MS14,5 - EG15.
Robe un peu laiteuse, déjà inquiétante pour certains. Nez assez brutal, fermentaire, évoquant la bière blanche, mais d'une ampleur fruitée indéniable. Matière d'une densité et d'une franchise également indéniables, bouche très mûre mais tendue (au point de penser à un grenache du Roussillon : Castex, Gauby...), spontanée, d'une grande vitalité mais un peu brutale là encore - et bien difficile à décoder selon les canons du chardonnay bourguignon "académique". Une fois le vin nature reconnu, l'appréciation objective devient malheureusement le parent pauvre d'une affaire qui relève le plus souvent du sectarisme, même inconscient : on aime parce que c'est un vin nature et cette appartenance doit suffire (parce que tous les autres ne peuvent être que des saloperies sulfitées créatures d'un grand Satan réactionnaire et capitaliste de l'industrie agroalimentaire) ou au contraire on marque son rejet pour la même raison (Bettane, "biocons", aversion structurelle pour les bobos...).
7 souris 2001 bon sur une bouteille, raté sur une autre.
Écrit par : laurentg | 28 août 2009
Répondre à ce commentaireQue devrait être un vin "nature" si ce n'est qu'un vin bio ? Pour moi, c'est le cas. Le problème, c'est qu'avec ces appellations "nature" ou "naturel" gravite tout un tas de petites idées toutes faites sur le vin, l'une étant que le vin ne saurait en aucun cas être sulfité. On connaît les dégâts posés par cette thèse car, hormis quelques rares exceptions concernant des vins de micro cuvées, de raisins ultra sains, de bouteilles ouvertes jeunes sur place, c'est à dire sans voyage, on assiste plutôt à une perversion du goût et à une déformation du mot "nature". Une pomme est-elle nature dès lors qu'elle est blette ? Tu as déjà publié un débat sur le sujet, du moins il me semble, donc je ne vais pas m'attarder. Mais sachant que le soufre est un produit naturellement contenu dans le vin, tout bon vigneron sait qu'il faut l'utiliser... avec parcimonie. Ceux qui ne mettent pas de soufre s'exposent ainsi aux risques de déviations en tous genres dans la bouteille, notamment celle qui voyage ou qui vieillit plus de 2 ans. Beaucoup d'adeptes du sans soufre ne sont pas labelisés bio (ou refusent de l'être) et pourtant réussissent de très bons vins. Quand je compare à l'aveugle les vins de deux biodynamistes alsaciens, Clément Klur et Jean-Pierre Frick, par exemple, vins qu'ils me font goûter dans les deux versions, l'une soit disant sans soufre (il y en a toujours...) et l'autre "normale", c'est la dernière que je préfère. Bon, c'est vrai, je me perds un peu dans mes explications. Tout ce que je veux dire c'est que cette tendance "vins natures" dont raffolent les bobos buveurs ne fait qu'ajouter de la confusion dans les esprits : vins nature, c'est donc bio, or ce n'est pas forcément vrai et sans soufre ne rime pas toujours, loin de là, avec qualité. En revanche, je suis pour l'idée d'un vin bio avec la juste utilisation du soufre. Et si l'on signalait la dose de soufre sur les étiquettes, il y aurait certainement moins de vins sans soufre dans la nature.
Écrit par : michel smith | 28 août 2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Isabelle | 28 août 2009
Répondre à ce commentairePas que des marginaux mais des gens engagés (regardez les blogs d'Olif et vinature).
Sur ma route, je croise des vins naturels très variés, parfois fort bons.
Je peste conte les goûts déviants, l'absence de typicités (celle du moins que j'ai en référence), et les tribologies trop lisses.
Ne pas oublier l'enjeu de santé publique (je parle ici plus des dégats potentiels des résidus de pesticides).
Ne pas oublier non plus que certains diktats, de nos jours, sont encore bien plus violents.
Écrit par : laurentg | 28 août 2009
Répondre à ce commentaireMerci à Laurent pour ses adresses et bravo pour sa curiosité.
Je suis d'accord avec Michel sur toute la ligne; un meilleur étiquetage me paraît bienvenu; j'apprécie aussi l'opinion d'Isabelle Perraud, quand elle prône la diversité. C'est le résultat qui compte. Je me rappelle avoir goûté ses vins, son rouge m'a emballé, son blanc, non. Comme quoi le sans soufre n'est pas une recette pour faire 100% de bon vin, ni l'assurance de faire un mauvais vin.
Je suis sûr que sous cette dénomination se profilent d'ailleurs des convaincus, des opportunistes, des sérieux, des j'menfoutsites, des pointilleux et des paresseux. Et comme on enlève pas mal de filets de protections, l'à-peu- près ne pardonne pas.
Écrit par : Hervé LALAU | 29 août 2009
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